Si Till Fechner m’était conté…

by Alix de Boisset on avril 6th, 2010 Commentaires fermés

Baryton-basse au croisement des cultures française et germanique, et de la culture italienne que sa voix lui a permis de servir, Till Fechner se produit sur les plus grandes scènes lyriques françaises et européennes, avec un goût évident pour le travail scénique. Il est ainsi le Masetto (Don Giovanni) de la production de Peter Brook et Claudio Abbado qui a fêté le 50ème anniversaire du Festival d’Aix-En-Provence, et qui a été reprise en tournée à Stockholm, à l’Opéra National de Lyon, à Bruxelles, au Piccolo Teatro de Milan et à Tokio en 1998. Il a également tissé des liens étroits avec d’autres metteurs en scène tels que André Engel, Giorgio Barbiero-Corsetti, Jean-Claude Berutti, Andrei Serban, Jean-François Sivadier, Omar Porras (pour L’Elisir d’Amore), Charles Tordjman dans Der Kaiser Von Atlantis donné à l’Opéra National de Lorraine et à la Cité de la Musique de Paris en 2004. Mais c’est au bel canto, plus exactement à Rossini, que Till Fechner a consacré l’essentiel de son travail. En 1992 déjà, il était invité par Alberto Zedda à étudier au Rossini Opera Festival de Pesaro dans le cadre de l’Accadémie Rossini, laboratoire très pointu du chant rossinien. Sous la direction du même Alberto Zedda, éminent spécialiste de Rossini, il participe en 1997 à la re-création en France du Viaggio a Reims. Il aura par la suite l’occasion de retrouver cet ouvrage, pourtant si rare sur les scènes lyriques, au Musiktheater im Revier de Gelsenkirchen (Allemagne) où il en chantera 28 représentations dans le rôle de Lord Sydney. Ses autres rôles rossiniens sont dans La Cenerentola, La Sacala di Seta, Il Turco in Italia, La Cambiale di Matrimonio,  l’Italiana in Algeri, Ciro in Babilonia, La Pietra del Paragone(…)Influencé directement par le courant musicologique qu’on a appelé dans les années 1980 la « Rossini renaissance », Till Fechner a développé toutes les caractéristiques de virtuosité et de tessiture de ce qu’on appelle la basse colorature. Il reste l’un des rares chanteurs masculins français à s’être imposé dans ce type de répertoire.

 

 

 

 

 

1. Vous considérez-vous comme une figure de l’Opéra ?

Till Fechner : C’est une question que je ne me suis évidemment jamais posée car il ne m’appartient pas d’en juger. Le fait qu’un certain consensus puisse se faire autour d’un artiste est une réalité bien mystérieuse et tout à la fois bien souvent explicable. Les métiers que nous exerçons sont soumis aux mêmes règles qui régissent notre société en général. La notoriété repose donc sur une volonté déterminée et soigneusement orchestrée de créer un produit. La question est toute contenue dans la légitimité de cette notoriété, c’est-à-dire la qualité du produit. Disons, d’une façon tout à fait triviale, qu’il est évident que tout chanteur d’opéra est une « machine à chanter » dont la « location » coûte un prix équivalent à la qualité de son bon fonctionnement. S’il est évidemment peu poétique d’avoir ce regard sur une profession par ailleurs tout à fait fascinante, c’est pourtant un aspect bien réel et parfois bien cruel du monde lyrique. Notre métier est d’être un « produit performant », c’est du moins notre principal souci car c’est de cette capacité à la performance que dépend notre liberté d’interprète, notre disponibilité face à nos interlocuteurs majeurs que sont les chefs d’orchestres et les metteurs en scène. La difficulté de ce qui est mis en jeu pour un chanteur d’opéra est multiple : nous commençons tous par être les luthiers de notre propre instrument que nous devons construire. Nous devons ensuite en acquérir la maîtrise au même titre, avec la même rigueur et la même discipline que n’importe quel musicien. Nous devons pour finir, et c’est là que notre travail diffère radicalement de celui de l’instrumentiste, gérer ce paramètre fondamental de l’opéra : le mot, la parole. Ces éléments, qui sont autant de contraintes, font la beauté et la spécificité du genre si « étroit » qu’est l’opéra. Très sincèrement, et pour revenir à votre question, la gestion de ces contraintes, et parfois (le plus souvent possible) la victoire sur ces contraintes, sont en elles mêmes des luttes et des joies suffisamment excitantes pour faire oublier les plaisirs de la notoriété, même si celle-ci peut évidemment apporter momentanément un plaisir tout personnel ! Je crois qu’un chanteur d’opéra, quel qu’il soit, est fondamentalement une personne de grand courage. Une représentation d’opéra est toujours un énorme risque, parfois le produit d’un miracle. C’est peut être la capacité à sembler pouvoir transformer sans cesse le défi en miracle qui fait que certains chanteurs sont des « figures » de l’opéra. Pour ma part, j’ai vécu des moments de joie intense, des moments de miracle, des moments de grand désarroi, des moments d’ennui aussi… Je dirai donc volontiers que je suis à ma place, celle que l’on m’accorde, que vous m’accordez en me posant ces questions, et que je tiens cette place avec gratitude.

L’elixir d’amour

2. Comment définiriez-vous votre style ?

Till Fechner : Je pense être instinctivement attiré par l’univers classique, dans tous les domaines artistiques mais aussi par, bien des aspects, dans ma personnalité. C’est sans doute ma façon d’être « rebelle » dans une société qui développe des valeurs qui ne m’intéressent pas ou peu. Si l’on estime qu’être réactionnaire c’est de désirer faire revivre le passé, alors je ne me reconnais pas dans ce qualificatif. Je ne cherche en effet nullement à me soustraire à la société dans laquelle je vis. En revanche, si l’on entend le mot réactionnaire dans le sens plus proche du mot « réaction » dont il est issu, alors j’assume le fait de réagir, d’agir en réaction à ce que notre société me propose. J’essaye en tout cas, comme le font beaucoup d’artistes, de résister au populisme ambiant qui nous fait croire que tout est culture, dans une espèce de nivellement systématique qui me choque. On est obsédé aujourd’hui par l’accès à la culture pour tous. On couvre donc, par un habile mensonge, du beau nom de culture toute forme de divertissement. Un amalgame très douteux car parmi les multiples moyens d’expression que notre société a développés, beaucoup sont prétexte à figer les différences, les particularismes sociaux, régionaux, nationaux, tout ce qui est vecteur de revendications, de division. Qu’on m’entende bien, je ne remets absolument pas en cause le droit à l’expression pour tous, bien au contraire, et c’est justement là un des plus beaux acquis de notre société. Il me semble simplement que la culture devrait précisément être ce qui unit, ce qui dépasse toutes les différences, ce qui transcende, ce qui s’adresse à la part de « toute éternité » que chacun porte en lui. La culture fait donc évidemment référence au passé, à l’accumulation des témoignages de l’humanité, mais elle est vivante en ce que nous continuons de transmettre ce qu’on nous a donné. La culture ne se nourrit donc pas de « société » mais d’ « humanité ». C’est cette conviction que je défends avec le plus de rigueur possible. D’un point de vue purement musical, et à fortiori vocal, je me considère comme un interprète classique, c’est-à-dire que les caractéristiques de ma voix sont adaptées au répertoire classique de l’opéra, celui qui fait appel à un instrument vocal éduqué dans la tradition classique dont la base est le « bel canto ». Il m’arrive évidemment d’être amené à chanter des styles de musique très différents, comme l’opérette par exemple, qui est un art beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. Mais revenir à la pureté technique du chant classique, du chant pour la beauté du chant, est pour moi une nécessité.

L’enlèvement au Sérail

3. Le chant… une vocation et une mission ?

Till Fechner : Ni l’un ni l’autre. Je ne me destinais pas du tout à devenir chanteur. Petit, je voulais être danseur, mes parents m’ont fait étudier le piano. Je les en remercie ! En fait ma seule véritable envie était d’être sur scène. J’ai donc plus tard (et plus ou moins en secret) étudié la danse classique et le théâtre, deux disciplines que j’ai par la suite exercées professionnellement. Le chant me plaisait beaucoup évidemment mais me semblait trop difficile ou trop inaccessible, trop « bizarre » peut être. En tout cas je ne l’envisageais pas du tout comme une possibilité de métier. Pourtant je m’étais dès l’âge de seize ou dix-sept ans acheté quelques partitions de Schubert, l’air du « Catalogue » du « Don Giovanni » de Mozart, qui font étonnamment encore partie de mon répertoire aujourd’hui. Nous habitions alors à la campagne et je me déplaçais en scooter. C’est donc à scooter que j’ai appris à chanter ! J’aimais particulièrement l’air de Bach « Grosser Herr und starker König » dont les vocalises étaient pour moi un plaisir jubilatoire. Après avoir passé mon bac et m’être inscrit à l’université (sans jamais y aller) en Etudes Théâtrales, je me suis présenté à L’Opéra de Paris à une audition où l’on recherchait des danseurs pour la valse dans « Eugène Onéguine » de Tchaïkovsky. C’était pour moi le début d’une belle histoire. J’ai continué à travailler à l’Opéra de Paris en tant que figurant ou en tant que danseur dans beaucoup de productions. Parallèlement, je continuais à penser au théâtre. J’avais fondé une compagnie, j’avais été engagé par Jean Le Poulain pour le rôle de Fenton dans « Les Joyeuses Commères de Windsor » puis dans un spectacle que j’ai joué durant quatre mois au Théâtre des Bouffes Parisiennes. C’est à l’occasion de ce spectacle, où l’on me demandait aussi de chanter, que je me suis inscrit dans la classe de chant de Janine Devost dans un conservatoire municipal de Paris. Mes cours de chant sur le scooter avaient sans doute porté leurs fruits : quatre mois plus tard je donnais mon premier récital à Paris. Janine Devost, malheureusement disparue trop tôt, a été pour moi un professeur extraordinaire : elle a su en quelques mois me guider vers ce qui allait devenir finalement mon métier. L’année suivante j’ai été admis au Conservatoire National Supérieur de Paris où j’ai étudié pendant sept ans. Puis l’Ecole de Chant de l’Opéra de Paris. Au bout du compte et malgré la difficulté de ces études (je n’avais aucune idée de la compétition permanente dans laquelle je m’étais engagé), l’opéra s’est donc imposé à moi comme une évidence. Je n’en ai pas fait le choix. Mais j’ai appris à en aimer la nécessaire rigueur (celle qu’exige aussi la danse classique) ainsi que la dimension théâtrale. L’opéra est donc pour moi une synthèse inespérée de mes rêves d’enfance.

La Cenerentola

4. Racontez-nous votre parcours nourri de l’héritage français et allemand…

Till Fechner : Je n’ai en réalité pris conscience de cet héritage que bien tard. Pour moi l’héritage allemand était une « parcelle d’Allemagne » reconstituée et entretenue par mon entourage familial, une part précieuse de moi qui ne s’exprimait qu’avec mes proches. Pour le reste, étant né en France, la question identitaire ne se posait pas. Elle ne se pose d’ailleurs toujours pas et je ne saurai vous dire si je me sens allemand ou français. C’est lorsque j’ai commencé à chanter que j’ai eu les premières intuitions sur la chance de cet héritage qui, du simple fait de ma maîtrise de la langue allemande, me donnait accès à une adéquation naturelle avec un répertoire énorme. Il faut savoir que dans le domaine du lied, beaucoup d’œuvres sont en Allemagne des chansons populaires que j’avais toujours entendues. Le terme de « lied » signifie d’ailleurs chanson. De même, dans la religion protestante, dont je suis issu, beaucoup de cantiques et de « chorals » chantés durant les offices ont été composés par Luther et surtout par Bach. J’ai donc chanté du Bach dès tout petit tous les ans au pied de l’arbre de Noël ! Pour ce qui est de la musique française, je l’ai principalement découverte par le piano. La France, ayant peut être moins de tradition vocale, a produit en effet tant de compositeurs sublimes qui ont écrit pour le piano, de Couperin à Ravel… Paradoxalement, c’est sans doute le croisement confus de ces deux cultures musicales qui m’a fait me tourner vers l’Italie dont je me suis approprié voracement le répertoire, la langue, et où j’ai longtemps séjourné, comme pour m’inventer une troisième identité et échapper ainsi au dilemme inconscient de mon double héritage. C’est pourtant ma « germanitude » qui m’a permis de faire mes débuts dans bon nombre de théâtres, et cela d’une façon tout à fait inattendue. Suite à un concours organisé par le Conservatoire National de Paris, j’ai été mis en contact avec l’Opéra de Rennes que dirigeait alors Daniel Bizeray. J’ai fait une très longue audition pour lui et il m’a proposé…le rôle du Pacha Selim dans « l’Enlèvement au Sérail » de Mozart. Si cet opéra est bien écrit en allemand, le rôle de Selim est un rôle de comédien. Il ne chante pas une seule note ! C’était évidemment un peu vexant pour le jeune chanteur que j’étais, mais ma formation de comédien et mon goût du théâtre sous toutes ses formes ont fait de cette expérience un moment de bonheur où je n’avais plus à me soucier des contraintes du chant. D’autre part j’avais un rapport tout particulier à cet ouvrage ; « l’Enlèvement au Sérail » est en effet le premier opéra que j’ai vu, enfant, à l’Opéra de Paris. Sur le plateau figurait l’extraordinaire Christiane Eda-Pierre, que je retrouvais plus tard au Conservatoire, et dans la fosse l’immense Karl Böhm… Ce rôle si attachant de Selim a donc été pour moi un « sésame ouvre toi » dans bien des théâtres où j’ai par la suite beaucoup chanté. Nous aurons sans dans doute l’occasion de reparler de mon attachement au répertoire italien, et à Rossini en particulier, je finirai donc simplement par évoquer un spectacle plus récent où j’ai pu prendre toute la mesure de mon héritage franco-allemand. Il s’agit d’un spectacle que j’ai créé avec la metteur en scène Elsa Rooke, le pianiste David Berdery et le jeune comédien Olivier Berhault, autour de la figure de Gérard de Nerval qui a jeté, par les traductions qu’il a faites des grands poètes allemands, un pont magnifique entre les deux cultures.

La grande duchesse de Gerolstein

4. Une journée type d’un artiste lyrique ?

Till Fechner : Je ne pense pas qu’il existe une journée type d’un artiste lyrique. Le seul dénominateur commun à tous les chanteurs d’opéra en activité, c’est-à-dire en période de répétitions et de représentations, est la vigilance face au sommeil. Dormir est la nécessité absolue. Pour le reste, je ne peux parler que de mon expérience personnelle. Les journées de répétition sont en général celles que je préfère. C’est là que le travail se fait, que tout est ouvert et possible, essentiellement du point de vue théâtral. Dans la grande majorité des théâtres, les répétitions se font par « services » de trois heures, en début de période de répétition le matin et l’après-midi, puis quand viennent les grandes répétitions avec orchestre précédent la première, l’après midi et le soir. Une journée de répétition ordinaire commence donc par une bonne nuit ! Il est toujours préférable de se réveiller au moins deux heures avant de travailler afin que le corps soit disponible, tonique. Petit déjeuner, vitamines. Un rapide coup d’œil sur la partition ou sur ce qui sera travaillé dans la journée. J’arrive au théâtre ou au studio, quelques vocalises dans ma loge, mais pas trop : si la journée est longue, j’aurai bien le temps de me chauffer. Même si en répétition nous pouvons « marquer », c’est à dire ne pas chanter à pleine voix, je préfère toujours le plus rapidement possible chanter réellement pour comprendre tout de suite ce que j’aurai à gérer au moment d’être en scène. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la fatigue du travail n’est pas proportionnelle à l’importance du rôle, je dirai même que lorsque j’ai de grosses responsabilités vocales sur un spectacle je me sens plus en forme et la voix plus disponible. Je n’aime ni les poses durant les répétitions, ni les moments d’attente. C’est là où l’énergie et l’investissement physique se diluent. Je n’aime pas non plus vraiment les journées de repos qui, même si elles sont indispensables, me ramènent à la solitude que connaissent tous les chanteurs d’opéra. Lorsqu’arrive la première et les représentations, mes journées sont beaucoup plus calmes. Je me réveille le plus tard possible, c’est-à-dire vers 13h, Petit déjeuner, je fais quelques sons pour voir si tout va bien. Je ne sors pas. J’ai besoin de cette sorte de léthargie pour laisser la peur faire son travail nécessaire et ne me réveiller réellement que le soir en arrivant au théâtre. Vers 17h, quelques vocalises, je regarde ma partition, je chante certains passages difficiles. Là je sais plus ou moins comment se passera la représentation… A 18h je mange un plat de pâtes et je me prépare pour la soirée.  Je n’aime pas arriver au théâtre trop tôt, j’y suis donc en général une heure avant le début du spectacle. Premières paroles de la journée, petit tour sur le plateau, bonjour dans les loges, puis ma loge. Maquillage et costumes.Trente minutes avant le lever du rideau le compte à rebours commence dans les retours du plateau. Reste à faire le travail, qui sera rythmé par les appels individuels en loge pour chaque entrée en scène. Après le spectacle, quelques paroles échangées avec des spectateurs à la sortie des artistes, parfois un petit verre ou un repas rapide avec les amis de la production, mais bien vite, retour à l’hôtel. La vraie fête était sur la scène. J’appelle un ou deux amis pour dire que tout s’est bien (ou mal !) passé. Je me couche tard pour profiter du silence. Une représentation d’opéra est une telle saturation de son… Je sais que demain j’ai un jour de repos. Nous n’avons que très rarement deux spectacles d’affilée. Chanter est un effort qui coûte cher. Les jours de repos peuvent aussi se passer chez un ostéopathe par exemple, ou chez le médecin…

La Pietra del Paragone


5. Baryton-basse… Pouvez-vous nous expliquer ?

Till Fechner : La dénomination baryton-basse est aujourd’hui celle qui est la plus utilisée pour définir ce qu’on appelle aussi basse chantante, basso cantabile en Italie ou hoher bass en Allemagne. Il s’agit donc d’une voix globalement grave mais possédant une facilité d’extension vers l’aigü, sans pour autant avoir dans ce registre aigü la souplesse d’un baryton. On peut considérer que la basse dite « profonde » peut monter au mi ou au fa, que le baryton basse monte au sol et que le baryton monte au la ou si bémol. Le timbre du baryton basse est généralement aussi un peu plus clair que celui de la basse, quoique dans ce domaine les choses soient beaucoup plus complexes…  Le timbre est le résultat aléatoire de la constitution morphologique de tous les organes qui participent à la phonation. On peut ainsi entendre un soprano avec un timbre plus sombre qu’un mezzo soprano. De même un baryton peut avoir un timbre clair qui pourrait ressembler à celui d’un ténor mais ne pas avoir l’extension suffisante. Il est donc baryton. C’est en fait ce rapport entre extension et timbre qui définit le type de rôle qu’un chanteur peut aborder. Parallèlement à l’extension totale de la voix, qu’on appelle ambitus, la tessiture est aussi un élément déterminant. On entend par tessiture la zone de la voix qui peut être la plus sollicitée sans effort. En réalité il me semble plus juste de définir une voix d’après les rôles qu’elle peut assumer plutôt que de donner un nom à une voix et d’en conclure qu’elle doit chanter tel ou tel rôle. Si un chanteur peut par exemple chanter Philippe II du « Don Carlo de Verdi », peu importe qu’il soit basse ou baryton-basse. De même pour des rôles « intermédiaires » comme le Figaro des « Noces » de Mozart, qui peut être considéré comme un des rôles les plus adaptés à un baryton-basse. Qui se souciera si une basse plus profonde ou un baryton peuvent le chanter ? Il faut aussi savoir que jusqu’au XIXe siècle l’appellation baryton n’existait pas. Le terme générique était basse pour toute voix écrite en clé de fa. Parmi tous ces rôles de la période pré romantique il y a donc une multitude de choix possibles, une multitude de différences infimes de tessitures. Le baryton-basse a une large place dans cet univers classique italien. C’est en définitive le romantisme qui a établi les conventions vocales que nous admettons aujourd’hui en attribuant à chaque type de voix un « emploi » théâtral figé. La période pré romantique était à cet égard beaucoup plus libre.

Don Giovanni

6. Qu’avez-vous tiré de votre rencontre avec les plus grands comme Regina Resnik, Claudio Abbado, Peter Brook… ?

Till Fechner : Ce qui m’a toujours frappé lorsque j’ai eu l’occasion de travailler avec les très grands, c’est la simplicité avec laquelle le travail se fait. On plonge dans un univers d’excellence. Dans cet univers là, tout est étonnamment facile. J’avais vu diriger Claudio Abbado au Festival de Pesaro, je le considérais avec un immense respect. Lorsqu’en 1998 j’ai fait ma première répétition avec lui pour le « Don Giovanni » du Festival d’Aix-en-Provence, nous nous sommes serrés la main et avons commencé à travailler. Peu de paroles. Une immersion immédiate dans la musique. Je chantais, Abbado écoutait, annotait mes respirations sur sa partition, faisait une remarque ça et là sur le sens d’un phrasé, d’une nuance. Nous avons parcouru les deux rôles de Masetto et de Leporello pendant deux heures. J’étais sidéré… j’attendais un verdict, un jugement sur mon travail. Rien, un grand sourire, une poignée de main chaleureuse et « à demain ». J’avais appris en une répétition plus que je n’avais fait en dix ans de travail, tout simplement par imprégnation réciproque, du fait de sa géniale intuition musicale et humaine. Une représentation d’opéra sous la direction de Claudio Abbado est un miracle et j’ai rarement chanté avec autant de facilité et de liberté que sous sa direction. Ma première rencontre avec Regina Resnik a été en revanche un peu plus conflictuelle. J’avais été engagé par le Festival Spontini de Jesi en Italie pour chanter deux opéras de ce compositeur. Il était convenu avec la direction du festival que les répétitions se feraient sous la direction de Regina Resnik. Ces deux opéras de facture très classique étaient typiquement des opéras destinés à être ornés, c’est-à-dire que, fidèle aux usages italiens de l’opéra baroque, le compositeur avait laissé une grande part d’improvisation et d’ornementation libre au chanteur. En tout cas les partitions telles que je les avais reçues ne me paraissaient pas passionnantes et me semblaient nécessiter un travail d’ornementation pour en restituer tout l’intérêt et la vérité historique. J’étais habitué à ce genre de travail puisque le répertoire Rossinien que j’avais déjà beaucoup chanté présente en partie les mêmes caractéristiques. J’avais donc écrit mes variations et ornementations pour ces deux rôles et les avais envoyées à la direction du festival pour que le chef d’orchestre en prenne connaissance. A la première répétition et dès mon premier air, Regina Resnik m’interrompt en me demandant sur quelle partition j’avais étudié pour chanter des choses si différentes de ce qui figurait sur la sienne. Je lui ai donc expliqué le travail d’ornementation que j’avais fait et qui me semblait nécessaire sur ce type de répertoire. Or il se trouve que Regina Resnik, qui a chanté dans le monde entier les plus grands rôles du répertoire romantique à une époque où l’on n’avait pas encore revisité le répertoire baroque, avait un tout autre rapport à la partition et ne concevait pas que l’on puisse ajouter des notes à ce qui est imprimé. Malgré l’immense respect que j’avais pour elle, je ne voulais absolument pas renoncer à l’ornementation pour la simple raison que j’estimais que ce n’était pas rendre justice à cette musique si on la privait de ses caractéristiques stylistiques. La discussion a été très houleuse et j’ai bien cru retourner en France le soir même. Or dès le lendemain, Madame Resnik m’a pris à part, m’a avoué qu’elle-même n’était pas très enthousiasmée par ces ouvrages et qu’il y avait en effet sans doute moyen de rendre tout cela plus intéressant. Elle m’a donc demandé d’écrire toutes les variations pour tous les rôles de ces deux opéras. De là est née entre nous une formidable complicité dans le travail et j’ai eu un immense plaisir à la retrouver à deux reprises, notamment pour préparer avec elle un récital de lieder que je devais faire au Festival d’Asolo près de Venise. Sa longue fréquentation de ce répertoire, sa parfaite connaissance de la culture allemande, son extraordinaire sens dramatique ont été pour moi une source de découvertes sur mes propres origines allemandes. Cette femme russe née à New York et vivant en Italie m’a véritablement révélé toute la beauté de la musique allemande. Je la remercie de tout mon cœur.Vous me parlez aussi d’une autre personnalité hors du commun avec qui j’ai eu la chance de travailler. Peter Brook est fondamentalement un homme de théâtre, et d’un théâtre débarrassé de toute mission décorative. Un théâtre où l’acteur fait entendre un texte. Le monde un peu surdimensionné de l’opéra n’est donc pas à priori son univers de prédilection. Lorsqu’il avait monté « Carmen » dans les années 80 aux Bouffes du Nord, il en avait fait une adaptation qui réduisait au strict minimum l’emphase du langage opératique, mettant en exergue l’enjeu dramatique de la pièce. Une Carmen tout à fait marquante. Cela dit, « Don Giovanni » est incontestablement une pièce à la mesure du génie de Brook, et l’expérience que nous en avons faite est sans doute, pour tous les chanteurs qui y ont participé, un moment exceptionnel de théâtre. Je pense que l’immense talent de Peter Brook est de percevoir en chacun l’exacte mesure de ce qu’il est et de ne jamais pousser ses acteurs dans le sens d’une incarnation. Il ne demande pas de « devenir » quelqu’un, il ne cherche pas de rationalisation psychologique. Avec lui j’ai découvert ce que signifie « jouer » un personnage : jouer comme un enfant, c’est-à-dire ne pas se soucier de qui on est mais s’amuser à s’attribuer un rôle, comme des enfants diraient « je suis le loup et toi le chasseur ». Les enfants y croient et improvisent des scénarios très élaborés. Au cours du travail j’ai été tour à tour Don Giovanni, Zerlina, Leporello, Masetto, Elvira… J’ai donc passé quatre mois de répétitions (un luxe inouï à l’opéra) enfermé dans le théâtre des Bouffes du Nord à jouer véritablement. Et, par le fait des doubles distributions, nous avons passé un an et demi à continuer à jouer en scène tous les soirs, ne donnant jamais réellement le même spectacle, la règle du jeu étant précisément de jouer, c’est-à-dire d’improviser, de s’amuser à être des personnages. Tout devient alors très aléatoire et mouvant. Comme me le disait mon ami Vincent Le Texier, qui avait aussi travaillé avec Peter Brook, « il y a un avant et un après-Brook ». C’est absolument vrai.

La Cenerentola

7. Parlez-nous de votre répertoire…

Till Fechner : Je n’ai jamais eu de véritable idée de la façon dont je dois considérer mon répertoire, c’est-à-dire la totalité des rôles que j’incarne, car on demande aujourd’hui beaucoup à un chanteur mais il est impossible de tout faire bien. Il y a pourtant évidemment des œuvres ou des compositeurs qui ont régulièrement jalonné ma carrière, principalement Mozart et Rossini. Sans doute parce que ma voix et ma personnalité musicale y sont adaptées. Parmi tous les rôles que j’ai chantés, je vous citerai ceux auxquels je suis le plus attaché. De la quinzaine de rôles rossiniens que je chante je retiendrai le redoutable Lord Sydney du « Voyage à Reims », le Comte Asdrubale de « La Pietra del Paragone », Mustafà de « l’Italienne à Alger », et le somptueux rôle d’Alidoro dans « La Cenerentola » tel que Rossini l’a remanié en lui ajoutant un des plus beaux airs pour basse jamais composés. De Mozart j’aime chanter Leporello, mais c’est surtout le Masetto du « Don Giovanni » qui a été pour moi l’occasion de bien des débuts, notamment à l’Opéra National de Bordeaux en 1997 et au Festival d’Aix-en-Provence en 1998. J’ai promené ce rôle à travers le monde, de Milan à Tokyo, en passant par Bruxelles et Stockholm. Le Figaro des « Noces » était évidemment inévitable ! Bien que je ne sois pas très attaché à ce personnage dans sa version Mozart-Da Ponte. Au contraire le Don Alfonso de « Cosi fan tutte » vaut par sa richesse théâtrale. Dernier rôle mozartien qui me tient à cœur, le Pacha Selim de l’ « Enlèvement au Sérail » dont nous avons déjà parlé. D’autres beaux souvenirs en Italie où j’ai chanté ces fameuses œuvres de Spontini au Festival de Jesi : Mondor dans « Julie ou le pot de fleurs » et Godwinn dans « Milton », deux opéras totalement inconnus mais pour lesquels j’ai une tendresse toute particulière puisqu’ils ont été l’occasion de ma première rencontre avec Regina Resnik. Dulcamara de « l’Elixir d’amour » de Donizetti a été pour moi un merveilleux moment de travail avec le metteur en scène Omar Porras. Puis quelques incursions dans des répertoires moins classiques : l’extraordinaire « Kaiser von Atlantis » de Viktor Ullmann où je chantais le rôle de la mort dans la sublime mise en scène de Charles Tordjman ; Alaska Wolf Joe dans « Mahagonny », expérience théâtrale assez particulière où le metteur en scène me faisait chanter nu et pour laquelle j’ai dû suivre un training de boxe puisque le personnage meurt sur le ring au cours d’un combat ! Plus récemment ma découverte de la magnifique partition du « Balcon » de Peter Eötvös à l’Opéra National de Bordeaux. Et je garde évidemment un grand souvenir de l’ « Alceste » de Glück qui a marqué mes débuts en 1994 à l’Opéra de Paris où j’ai depuis lors chanté dans de nombreuses productions : « La Tosca », « Faust », « La Cenerentola », « Manon Lescaut », « Simon Boccanegra », « Don Carlo », « La Dame de pique ».

La vida breve

8. On vous dit influencé par le mouvement « Rossini Renaissance »…

Till Fechner : Oui, il est vrai que j’ai eu la chance d’arriver dans l’univers lyrique à un moment où de grands chanteurs avaient fait un travail remarquable sur le répertoire Rossinien. Le point de départ de cette renaissance sont les interprétations rossiniennes de Maria Callas, je pense bien entendu au « Barbier de Séville » et au « Turc en Italie », mais plus encore à « Semiramide » et à « Armida » qui ont rappelé au monde musical que Rossini a aussi, et majoritairement d’ailleurs, été un auteur tragique. C’est une chose qu’on avait tout à fait oubliée tant l’arbre du « Barbier de Séville » cachait le reste de la forêt. Le véritable miracle est l’enseignement que Maria Callas a reçu de la grande Elvira De Hidalgo, elle-même formée par Melchiorre Vidal qui a connu l’apogée de la tradition du tout début du XIXe siècle. La transmission de cette technique a donc pu se faire et s’imposer par la puissance des incarnations de Maria Callas. Se sont engagés dans cette voie les grands protagonistes de cette redécouverte : Marylin Horne, Joan Sutherland, Shirley Verrett, Rockwell Blake, Samuel Ramey, Chris Merritt… Le travail effectué par la Fondation Rossini de Pesaro ainsi que le regain d’intérêt pour des répertoires oubliés, essentiellement le répertoire baroque, ont permis de fonder, sur la base des recherches musicologiques effectuées, de nouveaux canons en terme d’interprétation et de style. Les chanteurs de ma génération ont donc bénéficié de tous ces nouveaux acquis. Pour ma part je me suis très tôt intéressé à ce répertoire et je dois dire que j’ai rencontré bien des obstacles en France dans ce cheminement, principalement au Conservatoire National. Rossini ne faisait pas partie des compositeurs « dignes ». Mais étant quelqu’un d’assez opiniâtre, j’ai tout de même réussi à trouver en la personne d’Anna Maria Bondi un professeur à qui ce répertoire n’était pas étranger. Je lui dois énormément. J’ai eu aussi la chance de me faire entendre par le grand chef rossinien Alberto Zedda qui m’a invité à étudier à la Fondation Rossini de Pesaro. Je l’ai retrouvé quelques années plus tard pour la recréation en France du « Voyage à Reims » à l’Abbaye de Royaumont puis à l’Opéra Royal de Versailles. Rossini a donc toujours tenu dans ma carrière une place privilégiée : c’est dans « La Cambiale di matrimonio » que j’ai fait mes débuts, en 1991 au Festival de Saint-Denis, et je suis actuellement directeur artistique de la Société Rossini de Paris, c’est dire s’il est un compagnon fidèle et précieux. Je suis réellement fier d’avoir pu chanter ce répertoire, tant en France qu’à l’étranger, dans les meilleures conditions que l’on puisse imaginer, et auprès de grands spécialistes tels que Jennifer Larmore, Rockwell Blake, Simone Alaimo, Karine Deshayes, Alberto Zedda , Maurizio Benini ou Richard Barker. Au-delà de tous les rôles que j’ai eu la joie de chanter, la plus belle marque de reconnaissance que j’aie reçue dans ce répertoire est mon engagement, tout jeune chanteur, par l’Opéra de Paris en tant que doublure de Samuel Ramey dans « l’Italienne à Alger » : Samuel Ramey ! Un des dieux de la « Rossini renaissance ».

Polyeucte

9. Qu’entend-on par « basse colorature » ?

Till Fechner : La basse colorature présente toutes les caractéristiques d’une basse chantante (ou baryton-basse) alliées à une disposition à la virtuosité. C’est précisément Samuel Ramey qui en a rétabli, durant toute sa carrière rossinienne, les canons techniques et stylistiques. Elle est tout à fait spécifique au répertoire italien, où elle porte le nom de « basso coloratura » ou de « basso d’agilità ». Il faut savoir que l’opéra est né en Italie, à Florence au XVIIe siècle, d’un rêve fou de reconstituer la tragédie grecque antique. C’était un art destiné à l’aristocratie qui s’est immédiatement développé dans toute l’Italie et qui s’est rapidement transformé, et petit à petit éloigné de son objectif premier qui était celui de la grande déclamation mesurée. A la même époque, les musiciens, profitant des remarquables progrès de la facture instrumentale, ont commencé à explorer toutes les possibilités techniques de ces instruments de plus en plus performants, ce qui a provoqué une extraordinaire émulation dans le sens de la virtuosité. L’art du chant a donc suivi cette même évolution, devenant de moins en moins déclamatoire et de plus en plus virtuose et ornementé. L’art Baroque est par essence un art non naturaliste, un art où les passions sont stylisées, comme dans une forme d’abstraction poétique. La virtuosité et l’improvisation de l’ornementation étaient donc un vecteur important d’émotion et de magie dans ces spectacles. Si on ne conçoit pas tout cela, on ne peut comprendre le terme colorature que dans son acception moderne. De nos jours, on n’associe généralement le terme « colorature » qu’aux seuls sopranos légers chez qui en effet l’usage de la virtuosité à perduré. Le terme de « basse colorature » peut donc sembler étrange mais il est approprié à l’usage que l’on faisait de la voix dans l’esthétique baroque. Concrètement, la basse colorature trouve donc ses plus grands rôles dans tout le XVIIIe siècle italien jusqu’au début du XIXe, particulièrement chez Haendel qui, tout anglo-allemand qu’il fut, composa de la musique purement italienne, et bien entendu chez Rossini, ultime compositeur issu de la tradition baroque. C’est d’ailleurs lui qui a sans doute offert à la voix de basse les rôles les plus virtuoses, même si on trouve encore chez Donizetti, Bellini et chez le jeune Verdi des traces de ce que l’on a appelé le « bel canto ».  J’aimerais à ce propos préciser le sens exact de ce terme qui est souvent utilisé de façon erronée : pour beaucoup de personnes le bel canto est devenu un terme générique vaguement synonyme d’opéra, ou du moins d’opéra italien. En réalité il faut entendre par bel canto la période qui commence avec les premières évolutions de la déclamation chantée vers un art plus ornementé et virtuose (c’est-à-dire dès la fin du XVIIe siècle) jusqu’aux bouleversements esthétiques du romantisme. On peut donc encore parler de bel canto « romantique » jusqu’aux premiers Verdi mais pas au-delà. Une dernière petite précision sur l’origine même du mot colorature. Ce mot provient du mode de notation musical en usage au Moyen-âge et à la Renaissance où l’on indiquait les notes par des cercles sur une portée. Un simple cercle représentait une valeur longue, un cercle « coloré » (généralement à l’encre noire ou rouge) représentait des valeurs plus courtes donc plus rapides. « Colorare » était donc la manière archaïque de signifier visuellement la valeur des notes, un premier pas vers la notation des rythmes.

Thaïs

10. Quels sont les univers artistiques qui vous inspirent ?

Till Fechner : Je vais vous avouer très franchement que je ne vais que rarement à l’opéra, je n’en écoute que très peu. La musique étant mon domaine professionnel, j’ai tendance à m’en échapper lorsque je n’ai pas de raisons de m’y plonger. Je me ressource volontiers dans la lecture, essentiellement des livres d’histoire où j’apprends beaucoup de choses en matière d’art, mais où je peux le faire en silence ! Cela dit, il y a évidemment des personnes, des lieux ou des évènements qui ont étés constitutifs de ce que je suis. Dans l’univers musical, l’art de Maria Callas représente pour moi un absolu. Je suis également fasciné par la force théâtrale du chant de Leyla Gencer, de même que Bach est, malgré mon attachement à Rossini, le compositeur qui m’est le plus indispensable. Revenir à Bach est toujours pour moi un retour vers le mystère profond de la musique, son essence pure. Durant mes années d’études, ma fréquentation assidue des coulisses de l’Opéra de Paris a été riche en rencontres qui ont eu une influence sur mes choix esthétiques futurs : les danseurs Rudolf Nureyev, Ghislaine Thesmar, Manuel Legris, de grands chanteurs comme Shirley Verrett, Samuel Ramey, Nicolai Ghiaurov, Luciano Pavarotti, et quelques metteurs en scènes comme Liliana Cavani, Antoine Vitez, Daniel Mesguish, Georges Lavaudant, Franco Zeffirelli. Parmi les nombreux spectacles qui m’ont marqué en tant que spectateur, je garde un souvenir très intense du « Martyre de Saint-Sébastien » de Bob Willson et de la production aixoise du « Barbe Bleue » de Bartok dirigé par Pierre Boulez et mis en scène par Pina Bausch. Souvenir magnifique aussi, l’extraordinaire « Lorenzaccio » de Redjep Mitrovitsa à la Comédie Française, ainsi que les nombreuses incarnations de Martine Chevalier qui est à mon sens une des grandes tragédiennes de notre temps. Ces deux acteurs ont pour moi une stature quasi « opératique » par le « legato », la démesure du phrasé et l’amplitude du souffle dont ils nourrissent les textes, car comme l’opéra, le théâtre est verbe et donc souffle. J’ai eu aussi beaucoup d’admiration pour Roland Bertin, acteur modeste, scrupuleux et infiniment poétique. Pour le reste, je pense être assez monomaniaque, les choses m’intéressent ou ne m’intéressent pas du tout ! Je citerai donc en vrac tout ce qui me vient à l’esprit qui a nourri mon imaginaire : l’œuvre complète de Molière qui a accompagné toute mon adolescence, certains films de Fellini (dont « Huit et demi ») et de Pasolini, les « Lettres » de la Princesse Palatine, l’orgue et la musique mécanique, Jacqueline Maillan, Jean-Pierre Mocky, Michel Serrault, la musique de ballet tant décriée dans le monde musical, Barbara, la Bible, Les films « Mort à Venise » et « Le Guépard » de Visconti, l’acteur Italien Toto, les jardins du château de Versailles en hiver… Et puis toujours l’univers de la danse, mes amis danseurs pour qui j’ai une profonde admiration.

11. Un chanteur lyrique est souvent considéré comme un demi-dieu qui ne vit pas comme le commun des mortels… Qu’en dites-vous ?

Till Fechner : Le soliste d’opéra est, comme le danseur ou le sportif de haut niveau, une espèce de cheval de course : il a une « cote », il est jugé, jaugé, surveillé, commenté. La performance physique est le travail qu’on attend de lui, et c’est de la qualité de cette performance que dépend sa survie. Cela implique évidemment une vie assez particulière dont la première caractéristique est la solitude que j’évoquais tout à l’heure.Je passe huit à neuf mois par an, loin de chez moi, loin de mes amis et de ma famille. Je prépare mes rôles seul, avec l’aide bien entendu d’un pianiste ou d’un professeur, les voyages continuels ont un charme très relatif. Mes compagnons de route sont ma valise et mes partitions. Il est très donc très important pour moi de pouvoir avoir une vie privée solide et sereine car c’est mon seul point fixe. Lorsque des problèmes se présentent dans ma vie privée les choses deviennent beaucoup plus difficiles, ma « base » chancelle. D’où l’importance pour beaucoup de chanteurs de veiller à se protéger, même si cette protection peut parfois être perçue comme une espèce d’arrogance. Nous faisons un métier difficile dans lequel nous subissons beaucoup de pressions, car nous sommes tout simplement l’enjeu de beaucoup d’argent et que le public est très exigeant. Nous devons donc veiller à rester le plus disponible possible à ce qui nous est demandé. Il m’arrive bien souvent par exemple de ne pas répondre au téléphone ou du moins de filtrer les appels un jour de représentation. Dans la mesure où toute la technique du chant repose sur le souffle, des émotions négatives peuvent avoir une incidence sur la qualité du travail. L’idéal pour bien chanter serait d’être toujours serein et en paix, de n’avoir comme seul souci à gérer que la technique de notre instrument et le trac. C’est évidemment impossible puisque nous ne sommes justement pas des demi-dieux ! La deuxième caractéristique de notre métier est la gestion du temps qui induit des comportements très spécifiques. Nous n’avons malheureusement pas à l’opéra, contrairement au théâtre, le temps nécessaire pour « perdre du temps ». Cinq semaines de répétitions sont souvent bien courtes pour monter un ouvrage. Il faut donc que les choses soient rapides, que les contacts avec la cinquantaine de personnes avec lesquelles je vais travailler se fassent vite. Je me dis souvent que le travail de soliste est un travail de diplomate ! Je rencontre environ 200 à 300 personnes nouvelles chaque année, les échanges se font généralement en italien, en anglais ou en allemand. Il est donc indispensable pour moi de créer le plus rapidement possible des rapports cordiaux avec mes interlocuteurs, qu’ils soient collègues solistes, choristes, metteurs en scène, chefs d’orchestre danseurs, figurants, régisseurs… J’ai besoin de la bonne énergie de toutes ces personnes pour affronter la scène. Je suis toujours émerveillé de voir à quel point, très souvent, l’expérience du travail sur un spectacle crée des liens inexprimables de proximité entre les personnes, de partage réel, une espèce d’impudeur nécessaire, de réelle affection. Le temps étant compté, les relations ont à l’opéra un sens et une densité qu’elles n’auraient sans doute pas dans la « vraie vie ». Vivre une carrière de soliste, c’est aussi vivre l’expérience de la peur. Cela a du moins été pour moi un long cheminement que d’arriver à apprivoiser cette peur. Je ne parle pas nécessairement du trac que beaucoup d’artistes de scène connaissent. Je parle de la difficulté à endosser toutes les responsabilités qui incombent au soliste dont on attend qu’il soit toujours au sommet de sa forme et qui n’a en réalité pas de grand droit à l’erreur. Pour se protéger de l’ « erreur » on acquiert donc une multitude de réflexes qui sembleront sans doute amusants au « commun des mortels » : ne pas prendre froid, donc se méfier de tous les lieux climatisés et ils sont nombreux : restaurants, magasins, cinémas, chambres d’hôtels, voitures, avions, trains, et… théâtres. Faire attention à ce que l’on mange pour éviter tout risque d’intoxication alimentaire (certains théâtres interdisent par contrat la consommation de fruits de mer), ne pas s’exposer trop longuement au soleil en été pour éviter toute déshydratation des muqueuses des cordes vocales. Et évidemment rester très vigilant face au besoin de récupération : le sommeil est le secret de la bonne forme vocale.

La Pietra del Paragone

12. Quelles sensations ressentez-vous sur scène ?

Till Fechner : C’est bien difficile à exprimer. Tout dépend de ma forme physique et mentale. Entrer en scène est toujours un défi et un acte de courage. Lorsque commence une représentation, je sais ce que j’ai à faire, je connais tous les rendez-vous que j’ai avec ma voix, avec mes partenaires, avec le chef d’orchestre, avec mon personnage aussi. C’est donc un peu comme un slalom dont il faut négocier au mieux chaque virage. Il faut pour cela développer une réelle capacité de concentration instantanée, puis de détente. C’est un mélange de lourdes contraintes et de grand plaisir. Les deux sont liés. Lorsque la contrainte est dépassée, le plaisir est d’autant plus grand. Paradoxalement, le risque me semble moins grand lorsque le rôle est long, j’ai alors plus d’espace pour m’exprimer et si je manque un rendez-vous de mon parcours je sais que je peux me rattraper plus loin. Mais ce qui reste pour moi le plus mystérieux et le plus beau est cette énergie fraternelle qui unit en scène tous les protagonistes du spectacle, y compris ceux qui interviennent dans l’ombre des coulisses, techniciens, habilleuses, accessoiristes… Je crois qu’au moment du spectacle chacun aime réellement son métier et a le sentiment de partager ce défi collectif. C’est une chose qui me nourrit énormément car il y a là une vraie générosité.

L’elixir d’amour

13. Pensez-vous que la volonté de démocratiser l’Opéra peut tuer l’âme de l’Opéra ?

Till Fechner : Non, je ne pense pas que la volonté de démocratiser l’opéra puisse tuer l’âme de l’opéra, bien au contraire. Ce que je constate c’est que je ne vois nulle part une réelle volonté de démocratisation, ou du moins faudrait-il savoir de quoi on parle quand on parle de démocratiser l’opéra… Si l’on estime que monter « Aïda » ou « Nabucco » au Stade de France est une façon de populariser l’opéra alors on est dans l’erreur la plus totale, dans un leurre qui relève du pur mensonge, pour la simple raison que ces spectacles ne sont pas des spectacles d’opéra. Que ces spectacles existent est une chose, et je ne vois aucun mal à offrir à quatre vingt ou cent mille personnes le plaisir d’assister à un spectacle musical, mais il est malhonnête de faire croire au public qu’il assiste là à un spectacle d’opéra. On ne peut pas faire de l’opéra n’importe comment. L’opéra est par essence un art de conventions et c’est dans ces conventions que réside une grande partie de sa beauté. Il y a beaucoup de formes de spectacles qui sont réellement adaptées aux espaces en plein-air, aux espaces de dimensions titanesques. L’opéra ne l’est pas. L’opéra est un objet de théâtre, un peu démesuré soit, mais il ne peut pas sortir du cadre « intime » d’un théâtre. Le rapport direct à la voix est un élément fondamental de l’expérience de l’opéra. Les concerts de variété ou de rock ont développé un autre type de rapport à la voix. Sans parler du fait qu’ils sont très souvent exécutés en « play-back », ils font appel à des techniques de sonorisation très élaborées, à tel point que certains groupes s’enorgueillissent aujourd’hui du label « concert acoustique », comme d’un gage de spécificité et de nouveauté face l’hyper sonorisation des « grandes machines » du rock. La spécificité de l’opéra est peut-être de faire de la musique « bio » ! La question de ces grands spectacles musicaux qui utilisent comme base une partition d’opéra n’a donc pas, à mon sens, sa place dans un débat sur la démocratisation de l’opéra. Il y aurait sans doute bien d’autres façons de démocratiser l’opéra, d’autant plus que c’est un type de spectacle qui peut s’appréhender à des niveaux très différents. Je veux dire par là que l’opéra n’est pas une affaire de culture ou de connaissances musicales. C’est un genre suffisamment puissant et « spectaculaire » pour toucher d’une façon viscérale le spectateur aussi néophyte soit-il. Le débat sur la démocratisation de l’opéra me semble en fait un débat bien démagogique et hypocrite. On dit que l’opéra serait un genre élitiste ? Eh bien soit, offrons donc l’élitisme à tous, l’accès à la beauté à tous. Mais pour que cela puisse se faire encore faudrait-il que le « grand public » soit informé. On m’a bien souvent posé la question, quand je parle de mon métier « Mais il y a encore des gens qui vont à l’opéra ? Vous avez du monde dans la salle ? ». C’est dire à quel point l’opéra est inconnu de la majorité.  Les services publics de télévision, qui sont le bras de la volonté politique, sont en grande partie responsables de cet état de fait. Ils ont démissionné du formidable rôle pédagogique qu’ils ont pourtant longtemps joué en faveur des arts en général. Il n’y a donc que très peu de chances qu’un citoyen lambda puisse un jour accéder à l’opéra, tout simplement parce qu’il ne sait plus que l’opéra existe. Dans le meilleur des cas, il s’en fait vaguement l’idée d’un spectacle réservé aux amateurs de « grande musique », un produit de luxe, ce en quoi il n’a pas tout à fait tort. Mais pourquoi n’offrirait-on pas un produit de luxe au plus grand nombre ? La question du prix des places, je dirais plutôt le « mythe » du prix des places, est aussi un argument souvent invoqué en défaveur de l’opéra. Oui, une place à l’opéra peut coûter cher, tout comme une place pour un match de football ou un concert rock peuvent coûter cher. C’est donc là encore un débat qui n’a pas de sens. Le vrai débat est politique. A quel type de société voulons-nous participer ? Que voulons-nous faire de notre culture ? Quel regard portons-nous sur ce que le passé nous a légué ? Autant de questions qui semblent de toute évidence bien loin des préoccupations des politiques. Beaucoup de maisons d’opéra déploient pourtant de gros efforts pour amener au spectacle un public nouveau, essentiellement des jeunes, mais tant que tout cela ne sera pas sous-tendu par une réelle volonté politique d’information sur les formes classiques de spectacle (théâtre, opéra, ballet) l’opéra restera malheureusement inaccessible au plus grand nombre. Pour moi, en l’état actuel des choses, l’opéra, le ballet et le théâtre classique sont devenus des objets de musée, enfermés, et malheureusement élitistes dans le mauvais sens du terme. Un scandale en vérité. Tout le monde devrait avoir l’opportunité de connaître les textes de Molière, Racine ou Claudel, de voir « La Traviata » ou « La Flûte enchantée », « Giselle » ou « Le lac des cygnes ».

L’enlèvement au Sérail

14. Le public n’est-il pas souvent trop exigeant ?

Till Fechner : Le fait de ce regrettable élitisme dont nous venons de parler a indéniablement des répercussions sur la façon dont une partie du public aborde une représentation d’opéra, et sur la façon dont il se l’approprie, car il faut bien savoir que nous sommes les interprètes d’œuvres qu’une grande partie du public considère comme « sa » propriété. Il faut avouer que le genre opéra s’est considérablement transformé ces dernières décennies, essentiellement sous l’impulsion des metteurs en scène. L’émergence du rôle du metteur en scène a réactivé le combat qui s’est trouvé de tous temps au centre de l’objet lyrique, combat entre musique et théâtre. Il est en fait très difficile pour nous, interprètes, de savoir ce que le public attend de nous réellement, en dehors de la pure performance vocale, qui est l’attente à priori la plus légitime. Notre première source de travail est bien entendu la partition et notre premier souci est d’assumer au mieux cette partition. Mais la dimension théâtrale est absolument incontournable. Il nous appartient de l’assumer de la même façon. L’opéra est un genre paradoxal dont les deux composantes s’affrontent : la composante musicale est une forte contrainte face à la théorique liberté théâtrale exprimée par le texte. Réciproquement le travail théâtral peut entraver considérablement le geste vocal, et par voie de conséquence le contenu musical. En tant qu’interprètes, nous sommes au centre-même de ce paradoxe, et c’est sur notre habileté à « concilier l’inconciliable » que nous sommes jugés. Le public n’a pas idée, et ne doit d’ailleurs pas l’avoir, de la difficulté de ce défi. Concrètement  pour le public, l’opéra peut aujourd’hui être appréhendé sous ces deux aspects distincts : théâtre et musique. Le disque lui en livre la dimension musicale et une forme de perfection, en réalité peu honnête. Le spectacle, la représentation sur scène, lui en fait vivre l’expérience théâtrale (qui est sa vraie dimension à mon sens). De cette dualité fondamentale entre théâtre et musique peuvent naître des mal entendus, des porte-à-faux, des tensions, des mouvements d’humeur qui trouvent leur origine dans le mystère de ce qu’attend le spectateur d’une représentation d’opéra. Même si nous subissons parfois les effets de ces tensions, nous ne pouvons malheureusement en endosser l’entière responsabilité. Les réactions négatives du public peuvent donc parfois nous sembler injustes. Notre devoir est de faire le plus honnêtement possible notre travail de « performer », et je crois sincèrement que tout chanteur d’opéra a le réel désir de donner le meilleur de lui-même. Il en est parfois récompensé, parfois boudé… Pour terminer ma réponse à cette question, je dirai que la représentation d’opéra est un moment unique qui rassemble, en un lieu et en un moment limités, chanteurs, musiciens et spectateurs, c’est-à-dire plusieurs centaines ou milliers de personnes. C’est donc du talent de toutes ces personnes réunies que va dépendre la réussite d’une représentation. Il en va du public comme des artistes, certains publics sont plus talentueux que d’autres.

La Cenerentola

15. Quelles missions donnez-vous à l’Opéra ?

Till Fechner : Très sincèrement je ne sais pas si l’opéra a une mission, si ce n’est d’incarner un moment de beauté et d’humanité, mais je suis trop mauvais spectateur pour en juger. J’imagine que si c’est un genre qui a perduré au fil des siècles c’est qu’il est une forme particulière de spectacle, issue du théâtre dont il exacerbe les codes et la force d’expressivité. Un théâtre absolu, fantasmatique. J’évoquais tout à l’heure les origines de l’opéra comme rêve du théâtre antique. L’opéra a donc une espèce de force archaïque qui fait appel à une écoute viscérale, brute. L’opéra n’est pas un art qui sollicite l’intellect. Chacun a sa façon de recevoir l’opéra, encore une fois il n’est pas une affaire de « spécialistes », c’est en cela qu’il est tellement accessible et universel.

Pour en savoir plus sur Till Fechner :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Till_Fechner

http://www.myspace.com/tillfechner

http://www.youtube.com/watch?v=To2kE5Hh9z0

http://www.youtube.com/watch?v=WPDY6uy_LT4

http://www.youtube.com/watch?v=RW85Q-6oeCg

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Eric Génovèse, le Magnifique

by Alix de Boisset on mars 28th, 2010 Commentaires fermés

Eric salle Richelieu

Sociétaire de la Comédie Française depuis 1998, Eric Génovèse est diplômé du Conservatoire National Supérieur D’Art dramatique et se voit proposer des rôles marquants. Il joue Karel dans « Bête de style » de Pier Paolo Pasolini mis en scène par Stanislas Nordey, il aborde Corneille en interprétant Cléandre dans « La place royale » et Ptolémée dans « La mort de Pompée », deux mises en scène de Brigitte Jaques. Il est Louis Laine dans « L’échange » de Paul Claudel dans un spectacle de Darius Peyamiras. Il incarne Fortinbras et la reine de comédie dans « Hamlet » mis en scène par Georges Lavaudant, participe à un diptyque Molière réalisé par Jean Luc Boutté et joue Scipion dans le « Caligula » d’Albert Camus monté par le cinéaste Youssef Chahine. Il est Boas dans « Occupe toi d’Amélie de Georges Feydeau », une production de Roger Planchon et Hippolyte dans la mise en scène de « Phèdre » par Anne Delbée. Il joue dans deux pièces de Pierre Corneille : « Clitandre ou l’innocence délivrée » et « Tite et Bérénice » de Racine.  Il aborde Bertold Brecht et Marguerite Duras. Il compose une figure étonnante de Caliban dans « La tempête » de Shakespeare mise en scène par Daniel Mesguich, qu’il avait déjà rencontré pour « Mithridate » et qu’il retrouve  pour « Andromaque » de Racine. Il est Cléante dans « L’avare » mise en scène par Andreï Serban et incarne Cyrille dans la pièce testamentaire de Copi « Une visite inopportune » mise en scène par Lukas Hemleb. Il participe à « Amphitryon » de Molière mis en scène par Anatoli Vassiliev. Il poursuit son exploration du répertoire contemporain en jouant des textes de Tony Kushner et de Lars Noren dans des productions de Jorge Lavelli et de Joël Jouanneau. Il est dans la vision des « Fables » de La Fontaine proposée par Robert Wilson avant d’incarner Tartuffe dans le spectacle de Marcel Bozonnet. On l’a vu entre autres au cinéma dans « Jefferson in Paris » de James Ivory et pour la télévision dans « La place royale » réalisée par Benoît Jacquot. Il enseigne l’art dramatique au cours Florent. Sa carrière de metteur en scène débute en 2001, par un travail sur « Les juives » de Robert Garnier. Passionné d’Opéra, Eric Génovèse a participé en tant que narrateur à des spectacles musicaux dont « Lélio » de Berlioz à l’opéra de Rome sous la direction de John Nelson, « L’histoire du soldat » de Igor Stravinsky à la salle Gaveau avec l’orchestre national d’île de France dirigé par Gordan Nikolitch et « le martyre de saint Sébastien » avec l’orchestre philharmonique de Luxembourg sous la direction de Emmanuel Krivine. Il a monté avec L’IRCAM « Le privilège des chemins » de Fernando Pessoa et mis en scène plusieurs opéras dont « Rigoletto » de Verdi et « Cosi Fan Tutte » de Mozart. Entretien avec ce comédien du Français dont le talent immense me transporte depuis l’enfance.

1. Vous considérez-vous comme une figure du Théâtre ?

Eric Génovèse : Une figure, incontestablement puisque j’ai la chance d’y jouer sans discontinuer depuis bientot 20 ans. Mais de quelle importance, je l’ignore… ça n’est pas à moi d’en juger ! (rires). Disons que j’y ai une activité trés intense, que je suis dans un théâtre approximativement 300 jours par an, que je croise mon nom sur pas mal d’affiches dans les rues….

tartuffe

2. Comment définiriez-vous votre style ?

Eric Génovèse : Il est assez difficile pour un comédien de définir ce qui fait son originalité, ce qui fait qu’on le demande, qu’on l’imagine ici ou là… Sa faculté à faire naître le désir. A vrai dire, j’attaque toujours les répétitions en essayant d’oublier tout, en étant le plus disponible, le plus vierge possible. Comme c’est de toute façon impossible car la technique et l’expérience que l’on a sont gravées et difficilement effaçables, je tends au style « page blanche ». C’est assez inconfortable mais j’aime assez vagabonder d’un style à l’autre : épouser celui qui convient à ce que je suis censé défendre. Il faut pour cela se permettre la perméabilité, donc, éprouver ses propres limites. Chaque metteur en scène avec qui j’ai travaillé m’a raconté de moi des caractéristiques différentes… Je ne pense pas être un intellectuel. Un homme qui pense, oui mais avec tous ses sens.Peut-être, sans doute même, je suis un acteur de texte. Mon rapport à la matière textuelle m’a souvent été cité comme un point fort. On m’a même parlé de » Touche de texte », comme on parlerait d’un toucher pour un pianiste ou d’un trait pour un peintre. C’est le plus beau compliment que l’on m’ait fait… Je pense ne pouvoir parvenir à rien sans un bon texte. Le silence qui précède et suit une phrase est pour moi le gage de la qualité, de la portée de cette phrase et c’est lui que je vise en réalité lorsque je travaille. J’aime Dire, par dessus tout pour faire vivre l’intensité de ce silence, le trouble qu’il convoque. Cela peut sembler paradoxal mais c’est ainsi que je vis les choses. J’entends souvent qu’il y aurait un style Comédie Française, ce qui ne veut à peu près rien dire, en tous cas aujourd’hui. En étant tout à fait sincère, je ne vois chez tous mes camarades que deux points communs: la rapidité et la souplesse. Certaines approches sont diamétralement opposées au sein même de cette troupe. Et je ne considère pas qu’un style soit façonné par un lieu dans lequel on travaillerait. Il est le fruit d’une réflexion, d’une expérience, de ce que l’on vit et de comment on le vit, donc, propre à chacun. Si je devais me choisir un Style, il faudrait qu’il soit suffisamment identifiable mais qu’il ne ressemble en rien à une étiquette. Un style complexe à déchiffrer mais évident à recevoir.

Hippolyte dans Phédre Comédie française 1995

3. Le Théâtre… Une vocation ?

Eric Génovèse : A priori, je n’y étais pas pré-disposé : Je suis issu d’une famille plutôt modeste et peu encline à l’art théâtral.Quelques indices cependant : Ma grand mère paternelle ne savait ni lire, ni écrire, mais regardait « des chiffres et des lettres » tous les soirs avec gourmandise. Ma grand mère maternelle chante Werther ou Rigoletto sans avoir jamais mis les pieds dans un Opéra…. Ma mère était couturière. Elle avait des doigts d’or. Mon pére lui, né italien et naturalisé français à l’âge de 11 ans était parti pour faire des études. Il était à peine devenu ingénieur en électronique lorsque je l’ai perdu, j’étais encore un petit enfant. J’ai retrouvé cependant deux livres qui lui appartenaient, très tard, des pièces de Hugo et de Marivaux, cela m’a beaucoup ému et intrigué. Ma tante m’emmenait très jeune voir des expos de Giacometti, Miro, Picasso, Ernst… Et des concerts de Lou Reed, Patty Smith, Jaco Pastorius, Keith Jarrett….. A l’âge de 9 ans un panneau affichant « cours de théatre » m’a frappé et j’ai demandé à ma mère de m’y inscrire ainsi qu’à des cours de piano… Elle a accepté sans me poser de questions. Pourquoi cet appel ? Je l’ignore. Je n’avais jamais vu une piéce de théâtre ! Une nécessité secrète donc : nécessité, je préfère d’ailleurs ce terme à celui de vocation.

 

Eric Genovese Pietro Spagnoli

@ Pietro Spagnoli

 

4. Racontez nous votre parcours…

Eric Génovèse : A l’age de 17 ans j’ai décidé d’arrêter mes études; j’avais beaucoup de problèmes de communication avec les gens de mon âge et pour me faire accepter je faisais le pitre et ruinais mes possibilités que l’on disait grandes. J’étais inadapté, malheureux et très seul, avec un grand manque de confiance en moi. J’ai demandé à ma mère de monter à Paris (nous vivions à Nice) pour y prendre des cours de Théâtre. Elle l’a accepté avec confiance et s’est dévouée pour financer mes études. Deux ans de Cours Simon, une première tentative au concours du Conservatoire National : un échec ! Je suis ensuite admis par François Florent en deuxième année dans la classe de Denise Bonal puis après quelques mois, je rencontre par le biais d’un ami Isabelle Janier et Tania Torrens, toutes deux à la Comédie Française. Elles me font travailler dans leur loge mon deuxième concours du Conservatoire National et je suis admis, à ma grande surprise. Là, je rencontre Viviane Théophilidés, Pierre Vial, Jean-Pierre Vincent, Bernard Dort et Madeleine Marion qui me forment et je travaille comme un dingue pendant trois ans ! En troisième année ma chère Madeleine Marion, qui est devenue ma maman de Théâtre et mon amie proche – elle vient de nous quitter il y a quelque temps – me choisit pour être « Oreste » dans l’Oreste de Vittorio Alfieri dans les ateliers de sortie duConservatoire. C’est là que tout commence sérieusement à changer. Stanislas Nordey qui est mon Pylade me propose de jouer « Bête de Style » de Pasolini au TGP de Saint-Denis, Redjep Mitrovitsa me voit jouer et parle de moi à Brigitte Jaques qui m’auditionne et m’engage pour jouer Cléandre dans « La place royale« et Ptolomée dans « La mort de Pompée » de Corneille la saison qui suit ma sortie du Conservatoire. Suivent tout naturellement, Louis-Laine dans « L’échange » de Claudel à la comédie de Genève et plusieurs reprises et un film avec Benoit Jacquot de « La Place Royale » qui est un grand succès. Trois années d’intermittence, mais cinq mois seulement d’Assedic (histoire de ne pas perdre de vue la précarité qui menace, j’ai gravé ces mois très fort dans mon esprit) !

En 1993, Georges Lavaudant monte « Hamlet » à la Comédie-Française et cherche un acteur pour jouer Fortinbras et La Reine de Comédie (deux rôles aux antipodes l’un de l’autre). C’est à nouveau Redjep Mitrovitsa qui lui conseille de venir me voir dans « La Place Royale » et quelques jours plus tard, je reçois un télégramme de Jean-Pierre Miquel qui était Directeur du Conservatoire lorsque j’y étais élève et qui vient d’être nommé Administrateur de la Comédie Française qui me propose d’y entrer comme Pensionnaire pour jouer ces deux rôles, ainsi que celui de Scipion dans le « Caligula » de Camus que met en scène Youssef Chahine. En quatre ans à peine dans les lieux, je suis nommé 499éme Sociétaire, élu par mes pairs. J’y joue de nombreux rôles et y rencontre des metteurs en scène et des camarades formidables. Cela fait seize ans que ça dure…..et je souhaite y demeurer tant que je progresse et que l’équilibre entre les raisons de partir et les raisons de rester penchent du côté de la seconde option !

Hydro

J’ai eu aussi besoin d’aller voir du côté de l’enseignement et de la mise en scène. A vrai dire c’est l’enseignement, le goût de diriger les acteurs qui m’a fait sauter le pas ! François Florent m’a demandé d’animer un Stage sur la Tragédie en 1999 et j’y ai rencontré une équipe avec qui j’ai monté « Les Juives » de Robert Garnier au Théatre du Marais.Cinq heures de spectacle dans une langue sublime mais horriblement difficile, une entreprise folle et d’une difficulté sans nom, un pari impossible, un suicide pour un début ! Mais monter quelquechose de plus habituel ne m’excitait pas. J’avais choisi ce répértoire précisément pour la raison qu’il est si difficile et iconoclaste que personne ne le monte ! C’est un répértoire que j’aime et je pouvais me permettre d’y aller en laborantin. Marcel Bozonnet m’a ensuite proposé de travailler avec L’Ircam et d’imaginer un spectacle issu de cette collaboration. J’ai donc à nouveau choisi un objet étrange : « Le privilège des chemins » de Fernando Pessoa et nous l’avons joué au Studio Theatre de la Comédie-Française. Entre temps, Michel Glotz – grand impressario de musique qui nous a quitté lui aussi ces jours derniers – m’avait admis dans son agence en tant que Récitant. J’avais besoin de retrouver la musique ! Le Théâtre et le Piano, avais-je dit à 9 ans ! Il semblerait que je sois déterminé ! J’ai collaboré et collabore encore avec des musiciens et des orchestres extraordinaire pour des oeuvres mélant musique et textes parlés (« Le Martyre de Saint Sebastien » de Debussy, « Lélio » de Berlioz, « Peer Gynt » de Grieg, « L’histoire de Babar » de Poulenc, « l’Enlevement au sérail » de Mozart et autres, jusqu’a « Hydrogen Jukebox » de Philipp Glass que j’ai crée en France dans une mise en scène de Joel Jouanneau…..) avec des grands chefs comme Kurt Masur,Emmanuel Krivine, John Nelson, Alain Altinoglu, Jean-Christophe Spinosi… ou en récitals aux cotés de chanteurs fantastiques comme Matthias Goerne, Camilla Tilling entre autres, sans oublier des concerts que je donne régulièrement avec le Trio Wanderer, Philippe Berrod ou Muza RubackytéToutes ces activités m’ont mis au contact de Directeurs de Théâtres et j’ai manifesté mon envie de mettre en scène de l’Opéra, qui est pour moi la forme la plus aboutie de l’expression scénique, le vecteur d’émotion le plus puissant. « Rigoletto » de Verdi a été mon premier essai grâce à Thierry Fouquet à L’Opéra National de Bordeaux.

 

Cosi Fan Tutte

Cosi Fan Tutte

 

Quelques mois plus tard, Dominique Meyer me proposait mes débuts au Théâtre des Champs Elysées à Paris avec « Cosi fan tutte » de Mozart ! Encore une fois, je n’ai pas commencé par le plus simple. Des oeuvres sur lesquelles les références pleuvent ! Mais finalement quitte à prendre des risques, je suis heureux d’avoir commencé en devant plonger sans bouée et en étant au contact des plus grands (compositeurs,musiciens,chanteurs) car c’est ainsi que l’on apprend le mieux ! Et j’adore apprendre. On me propose de continuer, je continuerai. Les choses faciles, si tant est qu’elles existent, ne m’intéressent pas, ne m’intéressent plus ! J’aime les enjeux de taille, même si j’ai conscience de mes limites. Il m’est cependant arrivé de refuser des propositions. Je ne peux pas, personne ne peut TOUT faire, TOUT incarner, être l’homme de tous les auteurs ou compositeurs. Mais tendre à repousser ses limites intelligement ou apprendre à faire avec, à en faire des atouts, cela me semble nécessaire. De trés grandes carrières se sont faites sur des limites ! En somme, apprendre à se connaître et à se surprendre est un équilibre vital mais assez difficile car il demande un instinct sûr et une conscience aigue des obstacles à franchir. J’ai un contact avec les chanteurs si facile, si galvanisant, si extraordinaire que je vais continuer à avancer, à apprendre et à avoir du plaisir ! Donc nous nous apprenons mutuellement, j’admire ce qu’ils sont capables de faire : C’est un partage sensationnel, une véritable histoire d’amour. J’ai l’immense chance d’avoir rencontré dans mon parcours des êtres fidèles qui m’ont invité et réinvité à partager des aventures artistiques. Tout est là, dans cette fidélité, dans ce regard et cette confiance que certains vous donnent. Car sans celui ou celle qui sait vous regarder, vous n’êtes qu’un être amputé lorsque vous êtes un comédien ou un metteur en scène. Lorsque je lis mon CV, je réalise que j’ai eu un parcours trés privilégié. Et pourtant que de doutes et de tentations de tout abandonner ! J’oublie les embuches… Elles m’ont apparemment toujours fait rebondir. Mais j’ai toujours dans un coin de ma tête la conscience que tout peut s’arrêter demain.

5. La journée type d’un comédien du Français ?

Eric Génovèse : Cela dépend des périodes. Et cela dépend des comédiens. Il serait illusoire de penser que tous les comédiens du Français ont le même rythme. Certains jouent plus, d’autres moins. Les Statuts attribuent à l’Administrateur Général de décider des distributions. Très souvent, – et plus lorsque l’on est jeune ou nouveau – on joue le soir et répète en meme temps une autre piéce l’après-midi. On peut jouer aussi plusieurs pièces en alternance dans la même semaine et en répéter encore une autre l’après midi ! Parfois même, en jouer six dans un week end : une à 14h à la salle Richelieu, une à 18h30 au Studio théâtre et une à 20h30 à nouveau à Richelieu. Et Pareil le lendemain ! Les pensionnaires ont pour seul devoir d’activité de jouer. Les Sociétaires, eux, peuvent être appelés à d’autres devoirs. De coutume, il n’y a pas de répétitions le matin mais parfois des enregistrements à la radio, ou des comités d’administration qui régissent le fonctionnement de la Maison. Ce sont des sociétaires élus à moitié par leurs camarades, à moitié par l’Administrateur Général ainsi que le Doyen des Sociétaires qui y siègent, des comités de Lecture pour accepter ou non les piéces que l’Administrateur général propose pour l’entrée au répertoire, des assemblées générales… Etre un comédien Sociétaire au Français demande beaucoup d’aptitudes à autre chose que le seul métier de comédien. C’est une troupe qui a un fonctionnement unique et particulier. On y est juge et partie. On peut aussi devoir assister à toutes les représentations pendant une semaine, plusieurs fois dans l’année, pour veiller au bon déroulement des spectacles, de leur évolution, de leur suivi technique. Personnellement, je n’ai jamais joué plus de trois pièces en même temps, et je ne le souhaiterais pas ! Je me contrains beaucoup car je suis plutôt un couche-tard et un lève-tard ! Il arrive aussi que certains tournent le matin ou ne jouent pas pendant des mois (ce qui est toujours très mal vécu, il n’est paradoxalement pas aisé d’être payé pour ne rien faire ! C’est même très humiliant pour un artiste ! ). La chose la plus fatigante est l’irrégularité des activités car il est difficile de régler son horloge interne ! En résumé, il faut une bonne santé, une bonne disponibilité aux autres, des nerfs solides, une bonne dose d’enthousiasme et une souplesse certaine.

 

Répétition Les Naufragés par G Zilberstein

Répétition des Naufragés

 

6. Quels sont les univers littéraires ou artistiques qui vous influencent dans votre travail de comédien et de metteur en scène ?

Eric Génovèse : Tout ce qui fait partie de la vie me sert en règle générale. M’informer de ce qui se passe dans le monde, de ce qui se fait artistiquement est essentiel. Je suis très curieux et une vie ne me suffira pas à étancher ma soif de connaissance et d’émotions. Je lis beaucoup, j’écoute énormément de musique et je voyage beaucoup, sillonnant les architectures, les modes de vie et les musées. Mes goûts sont très éclectiques. Voyager est vital pour moi ! Il est inenvisageable de ne pas aller découvrir un pays nouveau chaque année et de ne pas retourner dans d’autres le plus souvent possible ! Ma vie entière se nourrit de l’Art.Au quotidien, j’alterne entre mes artistes favoris et ceux que j’ai envie de découvrir. Je relis  » Les affinités électives » de Goethe et « La légende des siècles » de Hugo, vais voir « Le jardin des délices » de Bosch, les statues du Bernin, la « sagrada familia » à chaque passage à Madrid, Rome ou Barcelone… Je revois tous les films de Dreyer, de Fellini ou Bergman, écoute Nina Simone, Billie Holiday, Monteverdi, Haendel, Bartok ou Mozart régulièrement…  Je lis des polars scandinaves, ne manque pas un Echenoz, feuillette toutes les rentrées littéraires, ne manque pas un Tarentino, un Almodovar, un Haneke, un Gondry, un Gus Van Sant, un film Scandinave… !  J’adore la peinture contemporaine, la Photo, la musique répétitive, les films d’animation. Je vais au concert ou à l’opéra plusieurs fois par mois. J’ai raté Piaf et la Callas, ça me rend dingue ! Je ne peux pas voir toutes les expos, entendre toutes les voix, voir jouer tous les acteurs, ça me désole. Ce qui est terrible c’est qu’il me faut du temps pour faire le vide, regarder l’horizon et ses imperceptibles nuances pendant des heures et laisser le soleil et la mer me réchauffer le coeur ! Je suis totalement schizophrène : un contemplatif, affublé d’une curiosité et d’une soif de communication humaine inextinguibles… Lorsque je travaille sur une oeuvre, je me focalise sur l’univers sonore, pictural et littéraire qui couvre l’époque de l’écriture de celle -ci mais des références tout à fait hors époque peuvent m ‘inspirer. Par exemple lorsque j’ai joué « Tartuffe », ce sont les écrits deLouis Jouvet et » Théorème » de P.P Pasolini qui m’ont donnés les clefs du personnage. Il serait injuste de ne pas mentionner le regard de mon metteur en scéne et de mes partenaires car rien n’advient de par soi seul. En ce moment, je joue une piéce de Guy Zylberstein sur le monde de l’art, mis en scène par Anne Kessler et nous échangeons ou regardons ensemble des films. Ca va de « L’année dernière à Marienbad » de Resnais, à Kate Winslett dans » The Reader ». Nous regardons des tableaux, des documentaires sur Rembrandt, Pollock, allons regarder les gens dans le hall de l’hotel Lutétia, c’est trés passionnant ! J’ai eu un choc esthétique en découvrant le film de Peter Watkins, « Munch ». En fait tout converge. Une création est faite d’une somme incommensurable de références, de moments de vie et de relents inconscients.

 

Hydro jukebox

Hydrogen Jukebox

 

7. Que ressentez-vous lors de cette osmose éphémère que vous vivez avec le public le temps d’un soir ?

Eric Génovèse : Il se passe énormément de choses au cours d’une représentation. Certains soirs, on peut avoir le sentiment d’une porte définitivement close : le public est agité, bruyant, indisponible. Il est très compliqué dans notre monde d’aujourd’hui de trouver des espaces de silence, des endroits ou l’on se pose pour s’ écouter, s’évader du bruit, se retrouver. Je déteste le bruit. Celui qui brouille tout, qui meuble, qui dissipe. Tout est construit pour que l’homme se dérobe à lui même. Tout se vaut. La vérité comme le mensonge, la musique comme le bruit, le plus précieux comme le plus abject. C’est pourquoi je deteste la télévision. C’est un faux ami, quelque chose qui vous abrutit, vous aide à passer a coté de vous, vous sature d’informations jusqu’à vous rendre incapable de réfléchir, de déméler le faux du vrai. Ce qui me bouleverse au théâtre, c’est la disponibilité au silence. La qualité de l’écoute. Le fait que l’on soit venu, que l’on se soit déplacé, que l’on ait choisi d’être là pour vous écouter. Une représentation, c’est l’heure de vérité. La qualité du silence est mon seul baromètre. C’est ce sentiment qui est jouissif, cette communion dans l’importance de ce qui se dit. Car entre deux silence, un mensonge proféré est une fausse note qui tinte à l’oreille de chacun. Lorsque l’espace de quelques secondes tout se tait et que toute une salle reste suspendue à la résonnance de la parole ou du geste que vous avez donné , alors vous vous sentez plus léger. Il y a eu un moment de grâce et cela valait la peine d’etre là tous ensemble. C’est pour ces moments là que j’aime jouer.

 

Genovese Eric Spagnoli

@ Pietro Spagnoli

 

8. A quoi pense un comédien sur scène, une fois que la concentration a pris le pas sur le trac ?

Eric Génovèse : A ce qu’il dit de préférence !! Comment penser à autre chose ? Idéalement, il parle, il écoute son partenaire et il répond. Lorsque le travail de répétition à été bien mené, il ne reste plus que cela à faire : se rendre disponible, tout oublier et retrouver la spontanéité. Bien entendu, il y a une veille permanente, un état de conscience aigu qui permet au comédien d’accueillir un accident, de le rétablir ou de l’utiliser. On appelle ça « le troisième oeil » : une sorte d’élasticité temporelle, de distance entre le conscient et l’inconscient. On doit être totalement maître de soi mais se laisser surprendre. Cela fait partie de l’état de jeu. Mais il n’y a pas à s’en soucier,c’est un état naturel lorsqu’on a bien travaillé et que l’on est au bon endroit. C’est une gymnastique et c’est à cela que servent les répétitions : à établir les règles du jeu.

9. Comment séparez-vous vos rôles de votre vie privée ?

Eric Génovèse : Celui qui est sur scène c’est moi et pourtant pas exactement le même que celui qui est devant son café le matin ! Il m’arrive de jouer trois rôles en même temps, il faut donc faire appel à des aspects de moi différents, à des énérgies différentes. Il y a un grand fantasme autour du rôle qui façonnerait votre vie… Si je devais être déprimé chaque fois que mon personnage meurt ou est malheureux, je pense que je serais deja interné (rires). Personnellement, il m’arrive de ne pas réaliser que j’ai joué la veille au soir devant des gens. Lorsque quelqu’un me fait comprendre qu’il me reconnait, j’ai toujours un temps de latence, je me demande pourquoi. Un jour, quelqu’un m’a abordé dans un magasin en faisant référence au personnage que je jouais la veille, et je n’ai absolument pas compris de quoi et pourquoi il me parlait ainsi… Il a dû me prendre pour un fou ! Mais c’est un métier relativement proche de beaucoup d’autres, on convoque certaines choses de soi à un moment donné, programmé, avec tout un contexte autour puis on est différent lorsqu’on fait la cuisine ou prend sa douche. Ce qui se passe au moment du jeu est une alchimie assez complexe mais canalisée. C’est peut être en période de répétitions que les choses sont plus compliquées, car la recherche vous obsède et ne vous quitte pas à la porte du théâtre… En terme d’humeur, il y a des spectacles qui vous donnent de l’énergie, d’autres qui vous la pompent ! Mais c’est d’avantage une ambiance de spectacle ou de répétition qui interagissent avec votre vie privée, qu’un personnage en particulier.

10. Votre meilleur souvenir sur scène ?

Eric Génovèse : J’aime à penser qu’il est pour demain…

11. Quelles missions donnez-vous au Théâtre ?

Eric Génovèse : Celle d’un révélateur face au mystère de l’humanité, je crois. Pour moi le Théâtre est un barrage contre l’ignorance, la bêtise et l’instrumentalisation des êtres .S’il peut aider à complexifier un peu le débat ambiant, s’il pose des questions, lutte contre les raccourcis démagogiques en interrogeant les énigmes, s’il porte le trouble, émeut, réjouit ou indigne, s’il n’est pas simplement rassurant mais perturbant, vivant, alors il est utile voire indispensable. Malheureusement, on le pousse régulièrement à devenir un « produit », un outil de consommation comme un autre et cela est insupportable ! Il doit garder, revendiquer sa spécificité, son espace propre qui est celui du partage et de la réfléxion collective. C’est une place fragile et c’est pour cela qu’elle est belle. Parce qu’elle n’est pas quantifiable ou rentable de manière certaine et rapide ! Parce qu’elle demande une ouverture des consciences et que c’est un travail de longue haleine, un acte de résistance. On n’interroge pas le monde avec des formules magiques, avec des slogans miracles.. On participe en cherchant, parfois laborieusement, à rendre une parole audible, à accueillir des petits instants de grâce qui, avec le concours de chacun, donneront peut-être naissance à d’autres pousses d’espoir, qui feront leur chemin vers de nouveaux commencements.

 

Cosi Fan Tutte 4

Cosi Fan Tutte

 

Cosi Fan Tutte 3

Cosi Fan Tutte

 

12. Pourriez-vous expliquer votre mise en scène pour le Théâtre et l’Opéra ?

Eric Génovèse : Je n’ai pas de recettes particulières. J’arrive en répétitions très préparé. Il me faut une longueur d’avance sur tout le monde et je travaille avec mon équipe très en amont. Je me considère avant tout comme le réceptacle d’une parole ou d’une musique que j’interprète avec mon entendement, ma sensibilité, et que je tâche de transmettre à ceux qui vont l’interpréter. J’essaie d’être le premier spectateur, de leur dire ce que j’entends mal ou n’entends pas, ce que je crois qu’il faudrait faire entendre ou mieux entendre. Je cherche le moyen de leur en donner la possibilité. Il faut pour cela repérer assez vite comment s’adresser à chacun, comment l’aiguiller ou le laisser avancer. Je crée un cadre, un angle de vue. Le Théâtre et L’Opéra sont très différents. Au Théâtre,  on écrit ses silences et l’on impose son rythme, on le choisit, de même que l’on choisit ses interprètes, le metteur en scène est aussi le chef d’Orchestre. L’Opéra demande une grande humilité, le temps est écrit et les contraintes sont plus nombreuses, plus éprouvantes pour les interprètes qui ont des degrés divers de connaissance de l’oeuvre selon qu’ils l’ont déja chantée ou non. ll faut pour le metteur en scène, mettre en jeu, trouver son espace et prendre en compte les difficultés liées à l’exercice du chant et le temps de répétition est court. Le danger c’est que cela réduit parfois le rôle du metteur en scène à une idée de surface. Souvent une transposition d’époque n’est-elle que le critère d’appréciation d’une mise en scène. Un emballage, vide d’intentions profondes est parfois plus séduisant qu’une direction rigoureuse… Toutes les oeuvres n’y résistent pourtant pas, comme elles ne résistent pas au même traitement. Parfois c’est très extraordinaire, si la réflexion sur l’oeuvre est intelligente et que la direction d’acteur suit. Je ne suis pas un adepte de la reconstitution historique parfaite, une idée poétique d’une époque me séduit davantage que son copier-coller. Mais je ne cherche pas à étonner pour étonner, à faire « des coups » comme on dit ! Je cherche ailleurs, là ou cela me semble juste et opportun sur le moment quitte à me casser la figure et à me compliquer la vie. Je veux pouvoir assumer mes choix parce qu’ils correspondent à une sincérité, même si rétrospectivement je peux me dire que je me suis trompé. Se tromper avec sincérité est toujours moins dangereux pour soi. Il faut du temps, je crois, pour imposer un style lorsque l’on n’est pas un génie. Et cela, je ne le suis pas, je suis un travailleur acharné et enthousiaste. J’ai des obsessions,oui, j’aime la précision et la vérité. J’ai aussi un certain rapport à l’espace, il y a des distances qui à mes yeux tuent les rapports. J’aime que les interprètes soient heureux. Tout cela est assez difficile à conjuguer mais je ne m’en sors pas si mal pour l’instant et chaque expérience me fait abandonner certaines choses et me conforte dans d’autres.

Les Naufragés

13. Quels sont vos projets pour 2010 ?

Eric Génovèse : Actuellement, je joue une très belle pièce de Guy Zylberstein, « Les Naufragés » que met en scène ma camarade et amie Anne Kessler, qui se joue du 24 Mars au 30 avril au Théâtre du Vieux-Colombier. J’enchainerai avec « La folie d’Héraclès » d’Euripide que mettra en scène Christophe Perton fin Mai dans cette même salle après l’avoir créé à la Comédie de Valence peu avant. Cet été, je donnerai quelques concerts avec mes amis du Trio Wanderer autour de Liszt, Schumann et Strauss (principalement des mélodrames romantiques pour piano et récitant, ainsi que le Carnaval des animaux de Saint-Saëns). Puis je mettrai en scène un Opéra de Rolf Liebermann « L’école des femmes » (Die Schule der Frauen) d’après la pièce de Molière à l’Opéra National de Bordeaux en Novembre. Avant de faire mes débuts au Staatsoper de Vienne en 2011 où je mettrai en scène « Anna Bolena » de Donizetti. Un programme assez éclectique ……et enthousiasmant !


 

Pour en savoir plus sur Eric Génovèse :

http://www.fragil.org/focus/986

http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/CAB99021880/andromaque-et-mithridate-a-la-comedie-francaise.fr.html

http://209.85.229.132/search?q=cache:-IlXOPYD-YAJ:www.forumopera.com/v1/5questions/genovese.html+eric+genovese&cd=11&hl=fr&ct=clnk&gl=fr

http://www.comedie-francaise.fr/images/telechargements/presse_naufrages0910.pdf

http://www.francebillet.com/place-spectacle/manifestation/Theatre-contemporain-LES-NAUFRAGES-VCNAU.htm

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Karol Beffa, « Janus » de la musique

by Alix de Boisset on mars 20th, 2010 Commentaires fermés

@ Alix Laveau@ Alix Laveau

Tel « Janus », le dieu des dieux de la mythologie romaine, Karol Beffa a plusieurs visages : pianiste, compositeur et improvisateur. Reçu Premier à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm), il étudie l’Histoire, l’anglais, la philosophie à l’université de Cambridge, et les mathématiques : il est diplômé de l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique (ENSAE). Entré au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris à 14 ans, il y obtient huit Premiers Prix. Reçu Premier à l’Agrégation de musique, il enseigne à la Sorbonne puis à l’Ecole Polytechnique. Il a obtenu en 2003 le titre de Docteur en musicologie et a été élu Maître de conférence à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm). Pianiste, Karol Beffa s’est produit en soliste avec orchestre à sept reprises. Il accompagne régulièrement des films muets et a composé 12 musiques de films. Compositeur, ses œuvres ont été jouées en France, en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Russie, aux Etats-Unis et au Japon. Karol Beffa est boursier de l’Institut de France en composition (2001), lauréat de la Fondation Lili et Nadia Boulanger (2001), boursier de l’Académie musicale de Villecroze et lauréat de la Fondation Natexis (2002) et de la Fondation Charles Oulmont (2005), finaliste du concours international de composition de Prades (2005). En 2009 et 2010, Karol Beffa a été nominé pour les Victoires de la Musique.

1. Comment définiriez-vous votre style ?

Karol Beffa : Même si j’ai toujours aimé improviser (depuis que j’ai su jouer quelques notes de piano, vers cinq ans), c’est après un séjour à Berlin, en 1996, que je me suis vraiment consacré à la composition : je n’avais peut-être pas encore trouvé mon style, mais je me reconnais tout à fait dans les pièces écrites alors, malgré leurs maladresses. Elles allaient déjà dans deux directions clairement définies : un pôle contemplatif, extatique, au rythme harmonique souvent très lent (musique de couleurs et de textures), et un pôle dynamique, d’une extrême nervosité, où la musique prend souvent la forme d’un mouvement perpétuel (musique du rythme et de l’énergie). En travaillant par la suite sur Ligeti, j’ai trouvé ces mêmes tendances de clouds et de clocks Clocks and Clouds, c’est le titre d’une des pièces de Ligeti. Disons qu’au début j’étais plus volontiers « Clouds » et qu’avec le temps je suis devenu plus franchement « Clocks ». J’essaye maintenant de combiner les deux pôles selon les instruments et la formation pour laquelle j’écris, et éventuellement de passer de l’un à l’autre par condensation ou vaporisation progressive… Par ailleurs, longtemps réfractaire au sentiment, je l’intègre maintenant volontiers à la sensation dans ma musique.

2. Pianiste, compositeur, improvisateur… Qu’est-ce qui vous a poussé vers la musique ?

Karol Beffa : Mes parents ont fait du piano, j’ai eu un grand-oncle « homme-orchestre » et deux autres musiciens professionnels (que je n’ai jamais connus), mais en fait rien ne me prédisposait vraiment à la musique. Mes parents ont surtout considéré que la formation normale de l’« honnête homme » devait inclure une culture musicale approfondie. Et que si l’Education nationale ne s’en chargeait pas, il fallait se tourner vers les Conservatoires. J’ai donc commencé par étudier au Conservatoire du 5e arrondissement de Paris, à l’âge de 5 ans. Mon professeur de piano s’appelait Marthe Nalet, une élève de Nadia Boulanger, qui m’a également initié à l’harmonie dès 7 ans. Au Conservatoire, j’ai pu pratiquer beaucoup de disciplines (piano, flûte à bec, puis saxophone ; musique de chambre, jazz, écriture — contrepoint, et harmonie dès 9 ans) jusqu’à mon entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSMDP), à 14 ans. A partir de 7 ans, j’ai composé de petites pièces dont une Danse des quartes, dans le goût de Bartók. Il s’agissait de morceaux plus ou moins aboutis, qu’il m’est arrivé de reprendre par la suite : une pièce pour violoncelle composée dans ma jeunesse est ainsi devenue Rhapsodie pour violoncelle, quinze ans plus tard.

Karol Beffa présentant le programme

3. Racontez-nous votre parcours…

Karol Beffa : Mon parcours m’a aussi conduit vers des horizons autres que musicaux : j’ai fait une khâgne et ai intégré Normale Sup, avec l’idée de faire de la recherche en économie (je suis diplômé de l’ENSAE). A Ulm, on m’a suggéré de présenter l’agrégation de musique, même si je n’avais jamais fait de musicologie jusqu’alors. J’ai alors repassé le concours d’entrée au CNSMDP en écriture, puis j’ai suivi différentes classes, jusqu’en 2002. Mes études techniques ont donc été longues. Pourtant, je ressens tous les jours l’utilité de ce passage obligé. Certes, je n’ai pas fait, au conservatoire, d’études de musicologie à proprement parler (histoire de la musique, culture musicale, esthétique…), mais je ne crois pas qu’il soit mal d’avoir été autodidacte en ce domaine. Quant à l’Université, après avoir suivi une formation assez générale (licences d’histoire et de philosophie, maîtrise d’anglais, MPhil de l’Université de Cambridge), je me suis spécialisé en musicologie : j’ai consacré mon DEA et ma thèse aux Etudes pour piano de Ligeti, le compositeur contemporain qui m’a sans doute le plus influencé avec Dutilleux.

4. 8 fois lauréat au CNSMDP… Plutôt exceptionnel, non ?

Karol Beffa : Au CNSMDP, j’ai suivi les classes d’harmonie, contrepoint, fugue et formes, écriture du XXe siècle, orchestration, accompagnement vocal, improvisation au piano, composition… Plus encore que ces huit Prix, ce qui est assez exceptionnel, c’est d’avoir passé mon prix d’analyse en candidat libre, et surtout, de n’avoir obtenu aucune récompense en composition… Avec le recul et au vu du jury, je m’en amuse assez.

5. Une journée type, pour vous ?

Karol Beffa : J’ai plutôt du mal à me lever tôt. C’est dommage, car je dois me ménager d’assez longues plages pour pouvoir écrire. De ce point de vue, la composition représente un vrai luxe : pouvoir prendre son temps n’est pas donné à tout le monde. L’inspiration peut venir n’importe quand (parfois la nuit…), n’importe où, quelquefois dans les lieux les plus inattendus : au cours d’une promenade, dans un bain paradoxal de solitude pris au milieu de la foule, dans le métro, au concert, dans un moment d’inattention (ça arrive…). Mais le travail d’élaboration a presque toujours lieu au piano, souvent après de longs moments d’hésitations, de tâtonnements. Comme composer est une activité solitaire, douloureuse, voire franchement déprimante, je suis content de pouvoir aussi enseigner et me produire comme pianiste en public.

6. Qu’avez-vous tiré de votre expérience d’enfant acteur aux côtés de Lino Ventura, Michel Bouquet, Claude Rich, Pierre Arditi, Jean-Louis Trintignant… ?

Karol Beffa : De merveilleux souvenirs. Sans doute les plus beaux qu’un enfant puisse jamais avoir. J’ai fait deux grandes tournées de théâtre, la première pour Liberté à Brême, de Fassbinder, mis en scène par Jean-Louis Hourdin, où j’incarnais le fils d’Hélène Vincent, la seconde pour Grand-Père, de Remo Forlani, mis en scène par Michel Fagadeau, où je jouais le petit-fils de Jean-Pierre Darras. J’ai aussi joué pour le Festival d’automne dans La Bonne Âme du Setchouan de Bertolt Brecht, sous la direction de Giorgio Strehler. A la Comédie française, dirigé par Jean-Pierre Vincent, j’ai interprété plus de cinquante fois le jeune Macduff dans Macbeth de Shakespeare. J’ai également joué dans deux opéras : Le Garçon qui a grandi trop vite de Giancarlo Menotti, et Le Petit Ramoneur de Benjamin Britten (Nathalie Stutzmann tenait le rôle de la gouvernante). A 7 ans, dans la série télévisée Mozart de Marcel Bluwal, j’incarnais le jeune Wolfgang ; Michel Bouquet était Léopold. Les épisodes passaient sur TF1 à 20h30 ; aujourd’hui, cela laisse songeur… Il y avait un épisode où Wolfgang était censé composer sa première sonate pour clavecin. J’avais pris l’habitude de noircir des partitions devant la caméra. Je suppose que je me suis pris au jeu car j’ai continué à le faire entre les prises, puis en dehors du tournage. Je serais curieux de pouvoir remettre aujourd’hui la main sur ces partitions, je me demande bien à quoi cela pouvait ressembler… Au cinéma, dans Femmes de personne de Christopher Franck, j’ai joué le fils de Pierre Arditi et de Marthe Keller. Marthe Keller a une liaison avec Jean-Louis Trintignant et le film raconte comment elle renonce à son amant pour regagner l’amour de son fils : d’où de très belles scènes de complicité entre la mère et son enfant, dont je garde des souvenirs émus. Parmi les acteurs, il y avait Philippe Léotard, Fanny Cottençon, Patrick Chesnais et Caroline Cellier. Puis dans La Septième Cible de Claude Pinoteau, j’ai été le fils de Lino Ventura — son dernier rôle. Je me souviens que, même miné par la maladie, Lino Ventura tenait à faire lui-même toutes ses scènes de cascades. C’était par ailleurs quelqu’un d’une extrême gentillesse. Un peu plus tard, Louis Malle m’a pressenti pour Au revoir les enfants. Cela aurait représenté six semaines de tournage. Je venais de quitter l’Ecole des enfants du spectacle pour entrer en seconde au Lycée Henri IV et j’ai eu peur de ne pas pouvoir tenir la route scolairement. Avec le recul, cette appréhension me paraît stupide. N’avoir pas continué le théâtre et le cinéma est l’un de mes grands regrets.

Karol Beffa Piano

6. Quel est votre répertoire en tant que pianiste ?

Karol Beffa : Je donne peu de concerts comme interprète. Je joue Bach, Mozart, Ravel, telle sonate de Schubert, quelques pièces rares de Koechlin, peu de musique contemporaine. Je joue aussi ma musique, même si d’autres l’interprètent mieux que moi : Lorène de Ratuld, par exemple, qui a enregistré beaucoup de mes pièces pour piano seul (Six Études, Sillages, Voyelles) dans le cadre d’un disque qui comprend aussi la sonate de Dutilleux (CD AmeSon). Ou encore Dana Ciocarlie, dédicataire de deux de mes Etudes pour piano, et qui les joue dans le monde entier (CD Triton). Comme pianiste, je pratique plus volontiers l’improvisation, à l’occasion de projection de films muets, de lectures de textes (Toni Morrison, Saint-François de Sales, Proust…), ou à partir de thèmes donnés par le public, d’ailleurs très divers : on me demande aussi bien de jouer un tango à la manière de Debussy, un choral dans le style de Bach sur un thème des Maîtres-Chanteurs, de m’inspirer d’un tableau comme Guernica, de La Marseillaise, du tour de France, d’imaginer « quelque chose de triste à la main gauche et de joyeux à la main droite », d’illustrer « 30% de touches noires »…

Sillages de Karol Beffa

7. Quelles sont vos sources d’inspiration en tant que compositeur ?

Karol Beffa : La problématique des liens qu’entretiennent la musique d’une part, le geste et le mouvement d’autre part m’intéresse beaucoup. Aussi suis-je attiré par le spectacle vivant, sous toutes ses formes. Ainsi, cela a été pour moi une expérience très riche d’écrire une partition pour voix, violon et percussions ethniques qui accompagnait des numéros de trapèze, dans le cadre des « Friches musicales » d’Evry de 2003 et une autre, Horizontal, que Le Printemps de Pérouge m’avait commandée en 2002 à l’intention de la soprano Marie Devellereau et de l’Orchestre National de l’Opéra de Lyon pour accompagner un spectacle de « danse verticale » acrobatique. Dans le même ordre d’idées, l’oratorio-ballet Marie-Madeleine, la robe de pourpre (2004-2005), mis en scène pas Yves Coudray, avec Françoise Massé dans le rôle-titre, m’a permis d’approfondir la relation entre la voix et la danse. En fait, le problème plus général du rôle de la musique dans sa relation avec les autres arts est au centre de mes préoccupations. Dans ces arts, j’englobe évidemment arts plastiques et arts de la parole. J’ai ainsi improvisé une atmosphère sonore pour le vernissage d’une exposition de photos d’Alix Laveau au festival de Bel-Air (2005). L’improvisation lors de lectures de grands textes est aussi quelque chose que j’aime. Enfin, au théâtre, j’ai composé en 2004 une musique pour l’adaptation par Jean-Pierre Nortel du roman de Beatrix Beck, Léon Morin prêtre.

8. Avez-vous déjà songé à composer pour un film ?

Karol Beffa : Oui, j’ai déjà écrit une douzaine de musiques de films. Malheureusement, à de rares exceptions près, musique pour le concert et musique de film relèvent de milieux professionnels assez étanches. J’ai néanmoins eu l’occasion de collaborer à la composition de la musique d’un film pour Arte, Rokoko (1997), d’après Goldoni, et entièrement écrit la musique d’un film muet, un moyen métrage, Roméo et Juliette, toujours pour Arte (2002). J’ai écrit la musique du documentaire de Benoît Rossel intitulé Le Théâtre des opérations (qui a reçu le Prix du cinéma suisse TSR au festival Visions du réel à Nyon en 2007). Par l’intermédiaire de Benoît Rossel, j’ai été en contact avec deux réalisateurs : d’abord Stéphane Breton, avec qui j’ai travaillé pour la musique de deux de ses films : Le Monde extérieur et Nuages apportant la pluie ; ensuite Jean-Xavier de Lestrade (auteur, notamment d’Un Coupable idéal, Oscar 2002 du meilleur documentaire) dont j’ai écrit la musique du premier film de fiction : Sur ta joue ennemie. (la partition a été sélectionnée pour le Prix France Musique de la meilleure musique de film 2008). Depuis, j’ai également écrit la musique du Fil, premier long-métrage de Mehdi Ben Attia, qui sortira en salle en avril 2010, et du Voyage américain de Philippe Séclier, parti sur les traces du photographe Robert Franck, auteur du livre aujourd’hui cinquantenaire Les Américains. J’ai aussi écrit la musique du documentaire Voyage dans la symbolique romane, de Jean-Michel Lesaux. Et j’ai d’autres projets avec Mehdi Ben Attia (notamment pour son deuxième film de fiction, Alter ego) et avec le romancier et philosophe Olivier Pourriol. Ce devrait être l’occasion de jouer pour l’un le rôle d’un prof de sciences po, pour l’autre le rôle d’un pianiste : dans les deux cas, la fiction n’est pas très éloignée de la réalité…

@ Patrice Nin : Karol Beffa entouré de Tugan Sokhiev et de Renaud Capuçon lors de la création de son concerto pour violon et orchestre

@ Patrice Nin : Karol Beffa entouré de Tugan Sokhiev et de Renaud Capuçon lors de la création de son concerto pour violon et orchestre

9. Comment choisissez-vous vos interprètes ?

Karol Beffa : Parfois, les interprètes vous sont imposés par le commanditaire ; le plus souvent, le choix se fait d’un commun accord avec le compositeur. La chance que j’ai d’écrire pour des instrumentistes de très haut niveau me permet bien sûr de repousser à l’extrême les limites instrumentales. Cela a été le cas pour mon Concerto pour piano (2009), condensé des difficultés techniques que peut avoir à affronter un soliste : mobilité, écarts, endurance, déplacements, vitesse, sens du rythme et des déhanchements… J’ai recherché quelque chose d’assez spectaculaire et je voulais que Boris Berezovsky prenne du plaisir à le jouer. Pour le Concerto pour violon (2007) que j’ai écrit pour Renaud Capuçon, j’avais à l’esprit la sonorité très particulière de Renaud dans le grave et sa très large palette expressive. Le concerto est à son image. Souvent, un va-et-vient entre compositeur et interprètes est possible. Ainsi, pour le duo Masques (2004) écrit à l’intention de Renaud et Gautier Capuçon. J’ai pu expérimenter certaines choses en répétition, et prendre en compte leurs suggestions pour apporter quelques modifications à la partition. Ce travail avec les interprètes est particulièrement poussé avec Arnaud Thorette — à l’alto —, Geneviève Laurenceau — au violon — et Johan Farjot — au piano ou à la direction (de chœur ou d’orchestre) —, qui défendent depuis longtemps ma musique. J’ai confiance en leur jugement, je suis à l’écoute de leurs suggestions et de leurs conseils. C’est pourquoi il m’a paru naturel qu’ils soient les interprètes de mon premier disque monographique de musique de chambre Masques (2009).

@ Patrice Nin : Karol Beffa lors d'une répétition

@ Patrice Nin : Karol Beffa lors d'une répétition

10. Comment parvenez-vous à transmettre l’essence même de vos compositions à vos interprètes ?

Karol Beffa : Si l’on s’en tient au piano, l’instrument que je pratique, je dois dire que je préfère confier à d’autres la création de mes pièces. Pour être à peu près certain que la forme d’une nouvelle pièce me convient, il faudrait que je m’enregistre pour percevoir l’œuvre dans sa totalité. Je préfère garder une certaine distance, pour pouvoir éventuellement apporter quelques corrections. La transmission d’une œuvre d’un pianiste à d’autres interprètes est essentielle : si j’étais le seul à vouloir jouer ma musique, ce ne serait pas très bon signe. Que d’autres la jouent pour moi m’ouvre parfois des perspectives insoupçonnées.

11. Votre meilleur souvenir sur scène en tant que : pianiste, compositeur, improvisateur ?

Karol Beffa : Comme pianiste, ce sont sans doute les concertos de Mozart et Beethoven que j’ai joués très jeune avec orchestre. En tant que compositeur, les « créations mondiales » (comme on désigne, dans le jargon de la musique contemporaine, la toute première fois où une œuvre est jouée) de Masques (2004), par Renaud et Gautier Capuçon, et de mes deux concertos les plus récents, pour violon et pour piano (par Renaud Capuçon et Boris Berezovsky) ont représenté des moments très forts, car ce sont des œuvres qui m’ont coûté du temps, de l’énergie, et dans lesquelles j’ai mis beaucoup de moi-même. Je garde aussi un souvenir très ému des séances de répétition, salle Pleyel, de ma pièce Oblivion, écrite pour une vingtaine de musiciens du London Symphony Orchestra et pour une centaine d’apprentis violonistes des conservatoires d’Ile-de-France. La plupart de ces enfants se produisaient pour la première fois en public… Autre souvenir marquant : avoir entendu en 2009 un chœur bulgare chanter à Plovdiv des extraits de ma Messe, la fatigue du voyage décuplant l’émotion. Enfin, je me souviens des lectures par Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, d’extraits de son roman Love, lors de sa réception à la Sorbonne en 2004 : j’ai eu la chance d’en faire un commentaire musical improvisé dans un amphi bondé. Autre moment mémorable d’improvisations : celles que les organisateurs du festival du Périgord noir m’ont permis de faire en août dernier sur Les Deux Orphelines de Griffith, un film que je rêvais d’accompagner depuis plus de dix ans… Et, parce que les séances d’improvisations collectives réussies sont rares, je garde un excellent souvenir du concert « Une Prière » où, en compagnie, de Raphaël Imbert au saxophone, d’Arnaud Thorette à l’alto, et de Johan Farjot à l’orgue Fender, nous avons proposé un voyage musical de Bach à Coltrane, que nous allons reprogrammer désormais.

12. Que vous apporte le fait d’enseigner ?

Karol Beffa : J’enseigne depuis longtemps l’orchestration, d’abord au Conservatoire du 18e arrondissement (de 2000 à 2004), puis à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm (où je suis Maître de conférences depuis 2004). Enseigner une matière technique comme l’orchestration suppose que l’on soit un très bon pianiste lecteur. C’est aussi, pour moi, l’occasion d’approfondir ma connaissance à la fois du répertoire orchestral et des possibilités de chaque instrument : c’est presque infini. Quant à l’enseignement de la musicologie (analyse et histoire de la musique), cela m’incite à découvrir un répertoire rare, à renouveler mon questionnement sur la musique, à mettre en doute certaines certitudes esthétiques.

@ Christophe Beaux

@ Christophe Beaux

13. Quelles missions donnez-vous à la musique ?

Karol Beffa : Elles sont évidemment nombreuses et incluent la consolation, le réconfort. Si l’on considère que la musique peut apporter un peu de joie ou contribuer à soulager le mal-être, on peut légitimement lui assigner une certaine fonction sociale. Or je pense qu’il y a une forte désaffection du public pour la musique savante, probablement aggravée par le fait que les gouvernements (de gauche comme de droite), depuis trente ans, se sont concentrés sur l’offre plutôt que sur la demande de musique : de l’argent existe pour subventionner la création, peu pour former le public. Or, les publics vieillissent, toutes les enquêtes le prouvent. En tant que compositeur en résidence, auprès d’orchestres, de conservatoires, de festivals, et dans le cadre de Master classes à l’auditorium du musée d’Orsay, l’un de mes rôles a donc été de travailler à la formation de nouveaux publics, en particulier auprès des jeunes. Le désintérêt des auditeurs pour la musique savante en général est une chose, le divorce entre les mélomanes et une bonne partie de la musique contemporaine en est une autre : si cette musique ne passe pas auprès de ce public, il faut se demander si c’est sa faute ou celle de la musique qu’on lui propose… Certains compositeurs, suivant en cela le précepte beethovénien — « ils comprendront bien un jour » —, s’imaginent que leur heure finira par venir. On peut s’en désoler ou s’en réjouir, mais force est de constater que, près de cent ans après avoir été écrite, à peu près toute la production atonale de Schonberg reste incomprise et n’est toujours pas entrée au répertoire. Comme compositeur, je me trouve dans une position délicate : je me considère comme un compositeur de musique savante, mais accessible. Je ne crois pas faire le même métier qu’un artiste de « musiques actuelles », mais pas vraiment non plus celui d’un compositeur expérimental et délibérément hermétique. La musique que j’écris n’a évidemment pas pour but premier de plaire au public ; c’est simplement celle que, comme auditeur, j’aimerais entendre au concert.

14. Quels sont vos projets pour 2010 ?

Karol Beffa : J’ai terminé un opéra, K ou la piste du château, d’après Kafka (livret de Laurent Festas), qui sera donné avec l’ensemble Contraste une douzaine de fois en Auvergne et en Ardèche avant de partir pour la Roumanie, la Hongrie et la Bulgarie — pas encore Prague, malheureusement ! C’est mon premier essai de cette importance dans ce domaine et j’espère bien avoir l’occasion d’écrire d’autres opéras. Dans l’immédiat, après avoir apporté les dernières corrections à mon quatuor de clarinettes (qui sera créé par le quatuor Vendôme le 20 avril prochain au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris), je termine plusieurs pièces pour piano : une que Claire-Marie Le Guay doit créer le 17 mai au théâtre de l’Athénée, une autre pour le festival Auvers-sur-Oise, une dernière pour le festival d’Annecy, qui sera créée par Denis Matsuev le 28 août. Je dois aussi écrire un concerto pour guitare et orchestre à cordes, avec comme soliste Emmanuel Rossfelder. Puis une pièce pour voix et quatuor à cordes, probablement sur des textes de Saint-Jean de la Croix, une commande de l’Opéra National du Capitole de Toulouse qui sera créée en novembre prochain. A plus long terme, j’ai reçu commande d’une musique de ballet pour 2011. Elle est destinée à la compagnie Julien Lestel, et devrait être créée en juin ou septembre 2011, pour faire partie de la programmation de Marseille, comme Capitale européenne de la culture (2013).


Pour en savoir plus sur Karol Beffa :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Karol_Beffa

http://www.youtube.com/watch?v=hUK5gyXQ5MI

http://www.youtube.com/watch?v=2dzMLRchKbc

http://www.youtube.com/watch?v=WF23uOdbfgk

http://sites.radiofrance.fr/francemusique/bio/fiche.php?numero=5160541

http://recherche.fnac.com/ia594415/Karol-Beffa

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La fable d’Aurèle et du yellow LostDog

by Alix de Boisset on mars 17th, 2010 Commentaires fermés

Aurele Lostdog par Ilona Delahaye

Artiste plasticien post industriel né en 1963 à Paris, Aurèle découvre au début des années 80 au hasard d’une rue de New York,  l’affichette d’un chien perdu « Bob, the lost dog ». Il rencontre Andy Warhol, ArmanVilleglé et Raymond Hains, qui marquent son parcours. En 1990, il expose ses œuvres chez Leo Castelli, à New-York, et débute une collaboration avec Agnès B. qui présentera régulièrement son travail. En 1999, il emménage chez Nan Goldin avec sa compagne Joana Preiss. Dans les années 2000, il expose à la Fondation Coprim, à la plage avec Enrico Navarra. Vient ensuite la première commande publique : 6 chiens en bronze pour la façade du Musée de Rodez. En Mai 2005, Aurèle participe à la foire de Shanghai. Depuis l’artiste vit et travaille entre la France et la Chine. Il crée des projets monumentaux dont le fameux LostDog museum. En 2009, lui est remis le prix de sculpteur de l’année à Shanghai. Aurèle sera présent au Pavillon Français de l’Exposition Universelle de Shanghaï à travers LostDogCo2 : un chien géant de 4,5 mètres de haut utilisant la technique des infrastructures vertes. Immersion dans le « yellow world » d’Aurèle…

1. Vous considérez-vous comme une figure artistique, une « force contemporaine » ?

Aurèle : J’espère. Mais une anecdote amusante me ferait dire que oui, peut-être : Il y a 10 ans, 20 ans même, on me targuait d’être un artiste bien pessimiste quand j’essayais à travers le chien, le jaune, et tous les moyens mis à ma disposition d’attirer l’attention du public sur des problèmes liés à l’écologie, aux épidémies… Aujourd’hui, alors que mon message est resté le même, certains me voient comme un opportuniste. L’époque m’a rattrapé, c’est triste mais cela me renforce dans mes convictions et dans mon envie d’essayer de faire quelque chose.

2. Comment définiriez-vous votre style ?

Aurèle : Post-industriel comme disait Pierre Restany.

The lostworld

The lostworld

3. Vous sentez-vous investi d’une mission ?

Aurèle : Oui, c’est mon moteur. Ma seule raison de vivre. J’ai toujours eu un côté Rimbaud et je veux pour toujours être Zorro (rires…). Ne jamais perdre espoir à 5 minutes du miracle.

4. Racontez-nous votre parcours…

Aurèle : Ce serait long. Mais ce sont les rencontres qui m’ont toujours porté. Et les hasards objectifs qui en découlent.

Aurèle et Andy Warhol en 1986

Aurèle et Andy Warhol en 1986

5. Votre rencontre avec Andy Warhol a-t-elle marqué un tournant dans votre carrière ?

Aurèle : Oui. Mais rencontrer l’homme, c’est prendre le risque de démystifier son travail.

Bob, the lost dog

Bob, the LostDog

6. Quelles sont les origines de « Bob, the LostDog » ?

Aurèle : En 1986, c’était mon premier voyage à New-York. Avec les Portnawak, dont Fred LaTrace devenu Fred Kleinberg et Boredom devenu Mano Solo, on arrachait des affiches la nuit dans la rue. Au sommet d’un réverbère, j’ai vu ce Reward. Je l’ai conservé longtemps avant que j’en comprenne le sens et qu’il devienne mon travail.

Aurèle and the lostdog

Art Paris

7. Quelles valeurs souhaitez-vous transmettre à travers the LostDog ?

Aurèle : Si je voulais transmettre des valeurs, ce seraient celles qui m’ont interpellées dans cette affiche qui contient je pense tous les mots et les maux de nos vies. 100$ : l’argent omniprésent. Bob the LostDog : c’est toi, c’est moi. Reward : récompense d’une quête qu’elle soit spirituelle ou matérielle. Fiendly : L’amour, l’amitié un besoin universel. LostLostLost : perdus, face aux guerres, aux pollutions, aux épidémies. Wanted : la volonté, la recherche, un premier pas pour changer le monde : ACTION = SATISFACTION / SILENCE = MORT

Lostdog in shanghai

Lostdog in Shanghaï

8. Parlez-nous du musée éphèmère qui sera abrité dans Bob le chien jaune, pour l’exposition universelle 2010 à Shangaï…

Aurèle : Il y a confusion…ou amalgame. Le projet du LostDogMuseum est un projet différent. Il a certes été en compétition pour le Pavillon français de l’exposition universelle de Shanghai en 2010 mais c’est le projet de Jacques Ferrier qui a été choisi. Finalement, je proposerai dans l’atrium du pavillon une œuvre monumentale, le LostDogCo2, un chien géant de 4,5 mètres de haut reprenant la technique des infrastructures vertes. Composé de plantes dépolluantes, il a la capacité, grâce au processus de transpiration, de transformer les polluants contenus dans l’air en eau et en oxygène. Un œuvre d’art actrice de son propre message.

Travail

9. Quels sont les univers culturels ou artistiques qui vous inspirent ?

Aurèle : Le dadaïsme pour son anti-conformisme et ses prises de position. Le pop art et le nouveau réalisme pour avoir mélangé la haute culture et la basse culture et pour leur nouvelle approche du réel.  Et plus proche de nous Thomas Hirschhorn et Olivier Blanckart pour leur humanité et leur travail. J’aime les ingérables.

Aurèle en action

Aurèle en action

10. Quels sont les matériaux que vous préférez travailler ?

Aurèle : Tous et aucun en particulier : la pierre, le bronze, la vidéo, le néon, le polaroïd… Peu importe le medium, seul le concept m’intéresse. Je suis plus proche de l’idée que du résultat.

11. Qu’avez-vous tiré de votre période indienne ?

Aurèle : L’âme, la joie de vivre, l’espoir d’une renaissance même si je n’y crois pas trop. J’ai renoué avec mes croyances chez Mother India.

badges-clignotants

12. Avez-vous le sentiment de prendre continuellement des risques dans votre travail d’artiste ?

Aurèle : Oui. C’est ce qui fait de moi un artiste. Bien qu’aujourd’hui, il y ait beaucoup d’artistes commerçants.

13. Quel regard portez-vous sur le monde ?

Aurèle : Je suis d’un optimisme tragique. Je vois ça comme si nous étions dans une voiture de sport à plus de 250km/h sur la file de gauche de l’autoroute. Nous voyons un mur, le mur approche, nous accélérons…Je tire sur le frein à main.

14. Que pensez-vous de l’Art actuel ?

Aurèle : À boire et à manger.

chien jaune

15. Quels sont vos projets pour 2010 ?

Aurèle : En mars : LostDogConnection, une oeuvre d’art virtuelle ouverte à tous, inspirée de mon travail sur la perte et l’errance. Cette oeuvre est d’abord une collection : la collection de toutes les réponses à une question simple mais profonde : « Et vous, qu’avez-vous perdu ? ». Chacun peut consulter, partager et enrichir cette collection de témoignages sur les sites communautaires les plus visités : Facebook (page LostDog Community), YouTube (chaîne LostDog Channel) et Twitter (fil LostDog Post). La collecte des réponses a démarré le 1er mars ; aucune date de fin n’est prévue. LostDogConnection se donne d’abord à voir sur Internet. Du 17 mars 2010 au 22 mars 2010, LostDogConnection sera à la Foire d’Art Contemporain ART PARIS + GUEST, au Grand Palais, sur le stand de la Galerie Nathalie Gaillard qui me représente. Du 1er mai au 31 octobre, LostDogConnection ira jusqu’à Shanghaï, à l’Exposition Universelle où je présente le LostDogCo2 dans l’atrium du pavillon français.


Pour en savoir plus sur Aurèle :

www.aurele.net/

www.lostdogconnection.com


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Dernier hommage à Madeleine Marion, âme du théâtre français

by Alix de Boisset on mars 14th, 2010 Commentaires fermés

Madeleine-Marion

« Cette femme à la voix chaude, aux yeux de velours était l’amie de tous. Sa voix respirait Claudel naturellement et ses accents chantants modulaient toujours singulièrement les textes » nous dit Muriel Mayette, Administrateur général de la Comédie Française. Figure sculpturale et majestueuse du théâtre, Madeleine Marion – « Mado » pour les intimes dont j’ai eu l’insigne honneur de faire partie – a laissé derrière elle une carrière de comédienne brillante dont la voix profonde, presque masculine, prolongeait celle des poètes avec lyrisme et gravité. Pensionnaire de la Comédie Française depuis 2002, Mado faisait partie de cette génération de comédiens issue de la belle époque du théâtre. Elève de Béatrix Dussane au CNSM dans les années 1950, son nom fut toujours associé à celui d’Antoine Vitez qui la sublima dans « Le Soulier de Satin » de Claudel représenté en 1987 à la Cour d’Honneur du Palais des papes au Festival d’Avignon.

mado

Sa carrière fut nourrie de rencontres avec de grands metteurs en scène qui surent exploiter la richesse de son talent,  tels que Sacha Pitoëff dans « Trois Soeurs » de Tchekov, Roger Planchon dans « Edouard VII » de Shakespeare, Robert Wilson dans « Les Fables » de La Fontaine, Julie Brochen dans « Le voyage de Monsieur Perrichon » d’Eugène Labiche, Jean-Pierre Vincent dans « On ne badine pas avec l’amour » de Musset, Jean Négroni dans « Le Misanthrope » de Molière, Jean-Paul Rappeneau dans « Cyrano de Bergerac« (…).

mad

Eloi Recoing

Comédienne passionnée par la transmission de son Art, Mado fut professeur d’interprétation au CNSM de 1988 à 1995 et marqua ses éléves par sa générosité, son rayonnement, et son amour pour les autres. De grands comédiens tels que Jeanne Balibar, Philippe Torreton, Eric Génovèse, Julie Brochen, Amira Casar (…) ont suivi ses cours et ont gardé d’elle le souvenir d’une comédienne douce, grande, rebelle, iconoclaste, courageuse et assoiffée d’absolu. Elle enseignait avec passion, enthousiasme, et avec la sensation d’avoir appris, grâce à cette charge, «une quantité de choses que l’on fait comme acteur, mais que l’on ne structure pas consciemment». Elle faisait travailler Claudel pour l’énergie et la dilatation du verbe, et Racine pour la lumineuse construction du langage.

Mado

J’ai eu personnellement la chance de croiser Mado durant mon enfance. Impressionnée par cette grande femme à la voix grave et satinée, au regard réservé mais profondément affectueux, qui marchait lentement, plongée dans ses pensées, j’aimais lui poser une multitude de questions sur le théâtre. C’est son regard grave lié à ses blessures familiales qui restera le plus marqué dans ma mémoire. Ce même regard se transformait sur scène en un écho magnifique et bouleversant du texte dont elle savait s’habiter, je pense notamment à son rôle dans « Rimbaud, dernière escale » mis en scène par Nada Strancar au Théâtre Molière en 1999.

Pour en savoir plus sur Madeleine Marion :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Madeleine_Marion

http://www.lemonde.fr/carnet/article/2010/03/13/madeleine-marion_1318682_3382.html

http://blog.lefigaro.fr/theatre/2010/03/adieu-a-madeleine-marion-une-g.html

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Patrick Robin, pionnier du web français

by Alix de Boisset on mars 7th, 2010 4 655 Comments

patrick robin

Figure iconoclaste du web français, successivement éditeur, patron de presse, pionnier de l’accès internet puis occasionnellement business angel, Patrick Robin est aujourd’hui à la tête de 24h00.fr, l’un des portails féminins français spécialisés dans le shopping en ligne.

1. Vous considérez-vous comme une figure du web ?

Patrick Robin : Je suis parfois reconnu comme un pionnier du web, du web francais… ça fait beaucoup relativiser ! Je ne sais pas si cela fait de moi une figure du web mais si tant est que certains le considèrent, alors je suis peut être une figure du Web, mais une figure des années 1990. Il y a de nouvelles figures du web qui ont émergé depuis, celles des années 2000, et pour qui j’ai beaucoup de respect et d’admiration.

2. Comment définiriez-vous votre style ?

Patrick Robin : Je suis plutôt du genre “inquiet-décontracté”, et du coup ça se retrouve à peu près dans tous les domaines de ma vie. Je ne réfléchis pas beaucoup, je suis un intuitif, opportuniste, parfois impulsif et au final je ne regrette jamais rien. Tout cela ne fait pas “un grand style” mais c’est un style avec lequel j’ai appris à vivre. En revanche c’est un style qui peut parfois être pénible pour les autres…

3. Quel est votre parcours ?

Patrick Robin : Peu d’études. J’ai lancé ma première société à 22 ans et depuis cela n’a jamais cessé. Je suis dans la case “serial entrepreneur”. J’ai fait pas mal de métiers qui tournaient autour de la publicité mais j’ai surtout été et me considère toujours comme un éditeur. J’ai eu plusieurs maisons d’éditions (livres et presse) : Love Me Tender (j’ai publié Jungle Fever par exemple le premier livre de Jean Paul Goude), Photo Revue (j’étais associé avec le mythique Daniel Filipacchi), CD Média et Internet Reporter en 1994. C’est ce dernier titre qui m’a amené à lancer ImagiNet fin 1994, et qui a été l’un des deux premiers FAI (fournisseur d’accès internet) et web agency francais. Puis en février 1995, j’ai fondé ROL la première régie publicitaire internet que j’ai vendu en 1998 avant la crise de 2000,  et même bien avant que l’on ne commence à marcher sur la tête (!). Après quelques années sabbatiques dans le sud de la France et une certaine lassitude à regarder l’herbe pousser, j’ai fondé 24h00.fr : un portail féminin dédié à la mode et au shopping en ligne.

24h00.fr

4. Parlez-nous du nouveau magazine 24h00.fr...

Patrick Robin : Au delà d’être un portail, 24h00.fr a également sa version papier. C’est le premier magazine féminin entierement consacré au shopping en ligne. Il s’adresse à ce que j’appelle depuis bientôt 3 ans, la e-shoppeuse. Ce magazine parle de mode, de tendance, de beauté, de déco, de voyages… Comme tous les magazines féminins, nous avons une consigne éditoriale stricte : tout ce dont nous parlons dans les pages de ce magazine à “périodicité irrégulière” doit pouvoir s’acheter en ligne. Autre originalité de ce titre, c’est que pour la première fois, je crois, toutes les pages de publicité (31 au numéro 1) sont vendues à la performance (nous touchons un pourcentage du chiffre d’affaires réalisé par l’annonceur). Si j’ai lancé ce magazine c’est aussi parce que je suis convaincu qu’aujourd’hui le marché du e-commerce est suffisamment mature pour que nous revenions à des stratégies Mix Medias, stratégies qui ont prouvé leur efficacité dans le passé.

magazine 24h00

5. Le web est-il un secteur comme un autre ?

Patrick Robin : Je dirais qu’il le devient. L’ère des pionniers est derrière nous, je crois. Les costumes gris ont repris le pouvoir. Je dis cela et en même temps je veux encore croire au contraire. Le web reste un secteur plein d’energie, de créativité, d’audace, où les dogmes n’ont pas encore castré les entrepreneurs.

6. Qu’avez-vous tiré de l’expérience 24h00 comme site de ventes événementielles ?

Patrick Robin : Que je n’étais pas fait pour ce métier ! Que les ventes privées ne sont pas un métier d’internet, ni de communication, ni de marketing, mais un métier d’acheteur et avant tout de logisticien.

7. Quels sont les ingrédients qui, selon vous, créent une « success story » du web ?

Patrick Robin : L’agilité et la pugnacité. Ce n’est pas paradoxal.

L’agilité ? C’est à dire se remettre en cause en permanence et être prêt à changer son business model du jour au lendemain, par exemple.

La Pugnacité ? Ne jamais renoncer… et pour cela, la mobilité, l’agilité, sont  justement des façons de redonner une dynamique alors qu’on était prêt à jeter l’éponge. Cela vaut pour soi mais aussi pour les équipes et les investisseurs.

8. De quoi êtes-vous le plus fier ?

Patrick Robin : … A part de ma fille ?! Sans doute d’être souvent, “juste avant”. Je suis fier de mon intuition (je n’ai rien fait pour) et de mon insouciance (là non plus) qui m’a souvent poussé à suivre mes intuitions et avoir le courage (qui n’en est pas finalement) de faire les choses ! Tout n’a pas forcément marché comme je l’aurais voulu… mais je l’ai fait !

9. Un rêve à réaliser ?

Patrick Robin : Un seul ? C’est difficile ! Mais pour rester dans l’esprit de votre site, je dirais “acquérir du style”… C’est un rêve, je crains qu’il ne soit un peu tard. Plus raisonnablement alors, je dirais, que ma prochaine entreprise soit “utile”!

10. Quels sont vos projets pour 2010 ?

Patrick Robin : Installer la marque 24h00.fr, lire régulièrement votre site, et m’occuper un peu plus des gens qui m’aiment (ça aurait aussi pu être une réponse à la question précédente !)

Pour en savoir plus sur Patrick Robin :

http://www.24h00.fr/

http://www.journaldunet.com/dossiers/net20/20pionnier2.shtml

http://www.journaldunet.com/ebusiness/commerce/interview/patrick-robin-nous-arretons-les-ventes-evenementielles.shtml

http://www.decideurstv.com/video/patrick-robin-24h00-je-cree-une-base-de-donnees-de-e-shoppeuses-1776/

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Florence de la Guérivière réinvente Camille Claudel…

by Alix de Boisset on mars 3rd, 2010 570 Comments

Florence de La Gueriviere

Traductrice et rédactrice, Florence de la Guérivière se consacre aujourd’hui à l’écriture. Après un premier roman, Si loin soit L. publié en 2000, elle a écrit des nouvelles, dont plusieurs ont été primées (Champagne, Bon à tirer, Les Choses). Avec « La main de Rodin », Florence de la Guérivière signe son deuxième roman, en explorant le destin de Camille Claudel jusqu’en ses ultimes possibilités. Sur la base de recherches rigoureuses, « La main de Rodin » ouvre un passage inédit dans la connaissance de Camille Claudel, exploitant la fiction romanesque pour éclairer autrement le fil tragique de son histoire.

1. Vous considérez-vous comme une figure Littéraire ?

Florence de la Guérivière : Loin de moi cette prétention. Se considérer comme une « figure littéraire » suppose que l’on fasse partie des « figures de proue » du paysage littéraire, ou tout au moins qu’on y fasse relativement « bonne figure » ! Mon travail est aujourd’hui bien trop modeste pour prétendre à quoi que ce soit d’emblématique. Seul le temps peut, avec le recul, faire en sorte ou non qu’une oeuvre finisse par trouver sa place dans le patrimoine littéraire. Aucun auteur ne peut, me semble-t-il, se targuer d’être une « figure », tout simplement parce qu’il ne lui appartient pas d’en décider.

2. Comment définiriez-vous votre style ?

Florence de la Guérivière : Je dirais qu’il est à géométrie variable. Au risque de passer pour un auteur-caméléon, qui se camoufle et se fond dans le paysage de ses fictions, je fais de la prose sur-mesure : j’adapte mon écriture à mes sujets, aux contextes, aux personnages, aux époques. J’aime changer de registre, de niveau de langue, de ton, de rythme, parce que je jubile autant à manier une langue très classique, un tantinet académique, que les mots de tous les jours, le langage parlé, brut de décoffrage… De l’un à l’autre, il y a probablement un « style » qui me caractérise, une « griffe » comme on dit : peut-être une propension à fouiller sans cesse dans l’imaginaire pour y trouver des métaphores qui parlent. Il paraît que mon style est très imagé.

3. Qu’est-ce qui vous a poussé vers l’écriture ?

Florence de la Guérivière : A cette question très indiscrète, un trio de réponses, sincère à défaut d’être glorieux !

- La voix de la facilité : j’écris parce que c’est beaucoup moins difficile que de parler… Je me suis souvent dit que la nécessité d’écrire relevait chez moi d’une incapacité latente à poser ma voix dans la vie. La médiation de l’écrit est pour moi beaucoup plus rassurante que celle de la parole, qui vous expose en frontal, en temps réel, au regard d’autrui ou, bien pire, à ses questions…

- La voix de la paresse : j’écris parce qu’en toute honnêteté, je ne sais rien faire d’autre ! L’acquisition de compétences plus lucratives est un mal nécessaire que je rechigne lâchement à affronter…

- La voix du politiquement incorrect : j’écris parce qu’il y a dans la réalité de tous les jours des zones d’ennui si épaisses que l’évasion dans la fiction est une nécessité vitale, une respiration. Un jour passé sans fiction me pèse comme un couvercle. Vous savez, on entend souvent des gens dire : « J’ai tellement d’occupations… Je ne m’ennuie jamais ! » Moi je m’ennuie la plupart du temps, et les occupations ne font que contribuer à cet ennui. Autrement dit, je suis de ceux qui pensent que pour créer, il faut passer par cette espèce de vide intérieur… Et s’émerveiller de ce qu’il en surgisse, parfois, des perles dignes d’être cultivées dans les livres !

Camille Claudel

4. Pourquoi avoir choisi d’écrire sur Camille Claudel ?

Florence de la Guérivière : Oui, vraiment, quelle idée, alors que tout a déjà été dit et écrit sur elle ! La rencontre avec son oeuvre, par un samedi pluvieux à Marmottan, a été comme une illumination… quelque chose d’irrésistible, qui m’a poussée sur-le-champ à m’immerger dans cette oeuvre pour découvrir l’âme blessée qui se trouvait derrière. Je me suis aussitôt jetée à corps perdu dans « le cas Camille Claudel« , sans bien savoir où cela me mènerait car, encore une fois, je n’avais aucune légitimité sur le plan artistique pour écrire un livre sur un sculpteur de cette envergure. Peu à peu a germé en moi l’idée qui allait servir de point de départ à mon roman : finalement, pour entrer dans l’intimité de cette artiste, ne pouvais-je pas me placer sur mon terrain à moi, c’est-à-dire la fiction, en imaginant ce qu’elle aurait fait, pensé, rêvé, détesté, si l’événement de sa sortie d’asile avait pu se produire ?

La main de Rodin

5. Pourriez-vous expliquer « La main de Rodin » en quelques mots ?

Florence de la Guérivière : L’idée est très simple. Camille Claudel, comme chacun sait, a été internée dans une maison de santé pendant trente ans, de l’âge de 48 ans jusqu’à sa mort. Contrairement à ce qui aurait pu, aurait dû arriver, elle n’a jamais bénéficié d’aucune autorisation de sortie. Compte tenu de cet incroyable acharnement du sort, comment ne pas imaginer ce qui se serait passé si elle avait quitté son asile, ne serait-ce que quelques jours ? Aurait-elle cherché à revoir Rodin ? Aurait-elle voulu sculpter à nouveau ? Serait-elle retournée dans sa famille ? Autant de questions que tous les passionnés de Camille Claudel ne peuvent manquer de se poser, et auxquelles j’ai apporté mes propres réponses, non seulement sur la base de tout ce que l’histoire a retenu d’elle, mais aussi, forcément, sur la base de mes propres intuitions ! J’ai passé beaucoup de temps sur sa correspondance, par exemple. Camille s’y livre la plupart du temps à nu, parce qu’il était dans sa nature de se montrer toujours vraie, extrêmement directe, sans s’embarrasser de formes. Pour cette raison, ses lettres nous font rire ou nous arrachent des larmes avec la même force irrésistible.

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6. Quelle est d’après vous,  l’originalité de l’oeuvre de Camille Claudel dans l’histoire de la sculpture ?

Florence de la Guérivière : Je n’ai à cette question pas de meilleure réponse que celle de Paul Claudel lui-même sur le travail de sa soeur : « L’oeuvre de ma soeur, ce qui lui donne son intérêt unique, c’est que tout entière, elle est l’histoire de sa vie» . Cette réflexion de Paul Claudel met le doigt sur l’essentiel : chez Camille Claudel, pour ainsi dire, l’oeuvre vient en amont de la vie, elle la précède, comme si elle anticipait, annonçait, portait tout le poids des épreuves traversées. La douleur affleure de façon si vive dans le moindre modelé qu’on est pris aux entrailles, probablement parce qu’on associe spontanément le tragique de la destinée de Camille aux sculptures sorties de ses mains.  Peut-on en dire autant de Rodin, de Bourdelles, de Despiau, de Desbois ? Chez ces sculpteurs, on salue l’habileté, la technicité, le naturalisme poussé à l’extrême, l’innovation, éventuellement la force érotique… Est-on pris aux entrailles ? Non. C’est toute la différence entre le Baiser de Rodin et Sakountala, par exemple, entre l’Eternelle idole et l’Implorante. Sur l’Implorante, je retiens encore Paul Claudel : « Cette jeune fille nue, c’est ma soeur ! Ma soeur Camille. Implorante, humiliée, à genoux et nue ! Tout est fini ! C’est ça pour toujours qu’elle nous a laissé à regarder !» 

Trente ans de création, trente ans d’internement : c’est en ces termes lapidaires qu’on résume généralement la biographie de Camille Claudel.
Et si Camille Claudel, au cours de cette longue séquestration, avait pu quitter son asile, ne serait-ce que quelques jours? Qu’aurait-elle fait de sa liberté retrouvée ?
« Hiver 1917. Camille Claudel est autorisée à quitter l’asile de Montdevergues, où elle est internée depuis quatre ans. Retour à Paris, en pleine guerre : où aller ? Chez Rodin, le « maître » et amant auquel elle a si longtemps prêté sa main, et qui lui a toujours refusé la sienne ? Chez sa mère, à Villeneuve, sous les obus, avec l’espoir fou de terminer ses jours dans le paradis perdu de son enfance ? »
Sur la base de recherches rigoureuses, « La main de Rodin » ouvre un passage inédit dans la connaissance de Camille Claudel, exploitant la fiction romanesque pour éclairer autrement le fil tragique de son histoire.
F. de La Guérivière imagine sous la forme d’un récit romanesque ce que Camille Claudel aurait fait si elle avait pu quitter l’asile de Montdevergues où elle était internée depuis plusieurs années. Peut-être qu’elle aurait rejoint Rodin, ou sa mère.*6. Quelle est d’après vous l’originalité de l’oeuvre de Camille Claudel dans l’histoire de la sculpture ?Florence de la Guérivière : Je n’ai à cette question pas de meilleure réponse que celle de Paul Claudel lui-même sur le travail de sa soeur : « L’oeuvre de ma soeur, ce qui lui donne son intérêt unique, c’est que tout entière, elle est l’histoire de sa vie ». Cette réflexion de Paul Claudel met le doigt sur l’essentiel : chez Camille Claudel, pour ainsi dire, l’oeuvre vient en amont de la vie, elle la précède, comme si elle anticipait, annonçait, portait tout le poids des épreuves traversées. La douleur affleure de façon si vive dans le moindre modelé qu’on est pris aux entrailles, probablement parce qu’on associe spontanément le tragique de la destinée de Camille aux sculptures sorties de ses mains.  Peut-on en dire autant de Rodin, de Bourdelles, de Despiau, de Desbois ? Chez ces sculpteurs, on salue l’habileté, la technicité, le naturalisme poussé à l’extrême, l’innovation, éventuellement la force érotique… Est-on pris aux entrailles ? Non. C’est toute la différence entre le Baiser de Rodin et Sakountala, par exemple, entre l’Eternelle idole et l’Implorante. Sur l’Implorante, je retiens encore Paul Claudel : « Cette jeune fille nue, c’est ma soeur ! Ma soeur Camille. Implorante, humiliée, à genoux et nue ! Tout est fini ! C’est ça pour toujours qu’elle nous a laissé à regarder ! »

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7. Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans les oeuvres récemment suscitées par Camille Claudel : romans, filmographie, spectacles ?

Florence de la Guérivière : Il est fascinant de découvrir tout ce que Camille Claudel réussit à inspirer aujourd’hui, dans tous les domaines artistiques ou presque : cinéma, théâtre, chorégraphie, littérature…  Belle revanche pour celle qui, tant d’années, est restée dans l’oubli, dans l’ombre des deux « monstres sacrés » qu’ont été Rodin et Paul Claudel ! Parmi toutes ces réalisations, tout le monde garde en mémoire le film de Bruno Nuytten, avec un Depardieu et une Adjani plus vrais que nature. Ce film est vraiment une réussite. Je déplore juste, pour ma part, qu’en dépit de toutes ses qualités, le film – comme du reste les romans tirés de la biographie de Camille Claudel – ait si peu cherché à révéler la vraie nature de la maladie de Camille. On montre généralement le personnage sous les traits un peu caricaturaux de la folie (scènes de violence, démence, hystérie etc.) sans mettre le doigt sur la réalité attestée de son mal : la paranoïa. J’ai également beaucoup aimé le ballet « Sakountala«  avec Marie-Claude Pietragalla, avec son extraordinaire ouverture sur « la porte de l’Enfer ».

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8. Quels sont les univers littéraires et artistiques qui influencent votre écriture ?

Florence de la Guérivière : Difficile à résumer, car je fais feu de tout bois ! Les univers littéraires et artistiques que je traverse sont d’inépuisables sources d’inspiration mais aussi de vigoureux stimulants (encore que la lecture de certains puisse avoir sur moi l’effet inverse : que peut-on espérer écrire après Proust ?!) En tout état de cause, je me nourris régulièrement des grands noms de notre littérature classique et contemporaine. Récemment je suis partie à l’assaut de toute l’oeuvre de Simone de Beauvoir, de toute l’oeuvre de Kundera, de tout Primo Lévi… Plus j’avance en âge, plus j’ai besoin, derrière l’oeuvre, de découvrir la pâte humaine, l’homme ou la femme qui vit derrière le texte, la fine pointe de son monde intérieur: voilà pourquoi je ne lis plus désormais que des « oeuvres complètes » ou presque. Rarement des ouvrages isolés. C’est la raison pour laquelle Camille Claudel m’a à ce point fascinée : son oeuvre, c’était elle ! Mais les univers littéraire et artistique ne sont pas les seuls à influencer l’écriture, comme on s’en doute. Les jours qui passent, les événements, les personnes proches ou lointaines sont autant de « matières premières » susceptibles de se voir transformées en « fictions finies ».  Le point commun de toutes ces influences ? Le symptôme qui caractérise l’irruption de ce qu’on appelle « une source d’inspiration » ? Un drôle de petit pincement au coeur qui survient après un événement, une rencontre, une oeuvre, et qui me brûle de l’intérieur jusqu’à ce que, après des heures de travail mises bout à bout, surgisse un bout de fiction.  La petite brûlure, alors, se dissipe lentement… Jusqu’à la suivante.


Pour en savoir plus sur Florence de la Guérivière :

http://k-mille.artblog.fr

http://livre.fnac.com/a2675845/Florence-de-La-Gueriviere-La-main-de-Rodin?PID=83857


 

 

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Ane Brun, le lyrisme scandinave

by Alix de Boisset on février 28th, 2010 Commentaires fermés

ANE BRUN

Auteur compositeur, guitariste, chanteuse, productrice, Ane Brun est une artiste norvégienne dont l’oeuvre est empreinte d’une grâce unique. Mêlant jazz et folk, la musique d’Ane Brun oscille sans cesse entre douceur et amertume, tension et apaisement, noirceur et pureté. 

Concert Café de la danse

Forte de l’héritage musical de la pop folk scandinave (Anna Ternheim, Nina Persson, Frida Hyvönen, Nina Kinert), Ane Brun pare ses musiques de textes lyriques, fruits de l’élan de ses sentiments personnels : amours impossibles, amitiés déchues… S’accompagnant traditionnellement à la guitare, son timbre de voix est habité par une douceur pénétrante qui me magnétise. Ane Brun fait partie de ces découvertes immenses qui me transportent aux limites de ma sensibilité musicale.

Ane Brun guitare

Encore discrète en France, Ane Brun connaît un franc succès dans les pays scandinaves et anglophones avec ses derniers albums (Duets, Changing of the seasons, Sketches, Big in Japan…). D’une country folk traditionnelle, en balades aussi minimales que fragiles, la musique d’Ane Brun me rappelle à la fois Joni Mitchell, Dolly Parton, Alison Kraus et Cat Power.


Ane Brun – The Dancer


Pour en savoir plus sur Ane Brun :

www.anebrun.com

www.myspace.com/anebrun

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Amiral François Bellec, écrivain et peintre de la marine

by Alix de Boisset on février 26th, 2010 1 065 Comments
Ancien président de l’Académie de Marine, et membre de l’Académie des Sciences d’outre-Mer.
Sociétaire et président de la Société Nationale des Beaux-Arts François Bellec a poursuivi simultanément une activité atypique d’officier de Marine et de peintre sur toutes les mers, avant de se fixer à Paris en 1979 pour y entreprendre une nouvelle carrière de conservateur, comme directeur du Musée de la Marine de 1980 à 1997. Il a écrit beaucoup de livres et d’articles sur l’histoire de la navigation, des découvertes et de la peinture d’inspiration maritime, et il a été invité à faire de nombreuses conférences en France et dans le monde, en particulier aux Etats-Unis, en URSS, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie et en Australie. Il est Chevalier de la Légion d’Honneur, Commandeur de l’Ordre National du Mérite, Chevalier du Mérite Maritime et Officier des Arts et des Lettres.

Bellec

Ancien président de l’Académie de Marine, membre de l’Académie des Sciences d’outre-Mer, sociétaire et président de la Société Nationale des Beaux-Arts, François Bellec a poursuivi simultanément une activité d’officier de Marine et de peintre sur toutes les mers, avant de se fixer à Paris en 1979 pour y entreprendre une carrière de conservateur, comme directeur du Musée de la Marine de 1980 à 1997. Auteur de nombreux livres et articles sur l’histoire de la navigation, des découvertes et de la peinture d’inspiration maritime, il a été invité à faire de nombreuses conférences en France et dans le monde. Chevalier de la Légion d’Honneur, Commandeur de l’Ordre National du Mérite, Chevalier du Mérite Maritime et Officier des Arts et des Lettres, François Bellec est une figure dont le parcours atypique mêlant histoire, peinture et écriture est fascinant, rare et plein de style.

1. Vous considérez-vous comme une Figure de la Marine ?

François Bellec : Si tant est que nous ne sommes pas très nombreux à nous efforcer de faire comprendre la mer aux Français (Eric Tabarly définissait la mer comme « ce que les Français ont dans le dos quand ils regardent la plage ») on peut si l’on y tient m’inscrire dans le Who’s Who de la mer. A une page marginale des défenseurs intellectuels d’un héritage brillant et de valeurs en devenir, dans le chapitre des passeurs prêchant dans le désert des occasions manquées. Projeté naguère par la bienveillance des dieux dans une charge de conservateur d’une partie de notre patrimoine de la mer que j’ignorais alors et que j’ai découvert avec émerveillement, je m’y suis investi depuis trente ans, c’est-à-dire depuis une petite vie. La peinture et l’écriture historique mais aussi de nombreuses fonctions au sein d’organismes scientifiques et culturels liés à la mer sont autant de moyens d’action qui me permettent d’espérer faire passer des messages lisibles ou subliminaux à nos compatriotes. Le ministre de la Culture m’a confié il y a dix ans la présentation des bateaux à la Commission nationale des monuments historiques, et ce lien convivial avec des plaisanciers, des gens de mer et des associations de sauvegarde est un peu symbolique d’un engagement qui perdure à un âge où l’on est normalement écarté de la vie active.

Ecrivains de la marine - expédition Vanikoro 2008

2. Comment définiriez-vous votre style de « peintre de la marine » ?

François Bellec : Je suis un  abstrait figuratif. Comme le sont la plupart des Peintres Officiels de la Marine. Bien que le corps soit maintenant interarmées, ils conservent leur nom par attachement. Mes confrères sont aussi à des titres divers post impressionnistes les uns, classiquement britanniques les autres ou hyperréalistes, un style qui convient bien au monde de la mer du XXIe siècle. Tous sont d’abord, il faut le rappeler, des artistes peintres tout court, même si la « marine » est un genre auquel ils sont particulièrement attachés. Je qualifie de la même façon d’abstraction figurative les (bonnes) tendances que défendent aujourd’hui les sociétés d’artistes fondées au XIXe siècle. Elles acceptent, elles en conviennent, des œuvres parfois très insuffisantes, car elles doivent financer les coûts de location, d’aménagement et d’éclairage des salles pour assumer leur vocation socioculturelle issue de leurs origines : permettre à des artistes de montrer librement leur travail. Je fais souvent remarquer que les plasticiens peintre, graveurs et sculpteurs ont beaucoup de chance puisqu’ils peuvent montrer leur savoir faire bien plus aisément que les artistes lyriques, les musiciens interprètes ou compositeurs, les acteurs ou les écrivains qui doivent d’abord faire leurs preuves. Tombé dans un piège, je préside depuis quelques années la Société Nationale des Beaux-Arts fondée en 1890 par Puvis de Chavannes par scission de la Société des Artistes Français instaurée par l’Etat lassé des intrigues et des criailleries des jurys officiels du Salon. J’use de l’ancienneté de cette tradition pour dénoncer le détournement abusif de l’adjectif « contemporain ». Il n‘est pas la propriété d’un microcosme. L’art dit contemporain dont les maîtres sont incontestables, est parsemé d’icebergs dangereux dont le lamentable amoncellement Boltanski au Grand Palais a révélé la partie émergée. Au temps où naissaient les sociétés frondeuses et les groupes en réaction contre l’art officiel, Gauguin réclamait en leur nom « le droit de tout oser ». Les artistes ordinaires disent aujourd’hui aux responsables et aux spéculateurs de l’art officiel qu’ils n’ont pas le droit d’oser trop loin. Sauf à renier à leurs risques et périls l’histoire de l’art qui a construit l’Europe des cultures. Cela dit, Richard Texier, dont l’amitié m‘honore tout autant que celle de Pierre Alechinsky (Je les ai exposés l’un et l’autre en majesté au Musée de la Marine), a été nommé Peintre officiel de la Marine. Nous sommes des gens fréquentables puisque nous soignons nos archaïsmes.

peintres de la marine

tableau 2

toile Bellec

3. Et d’écrivain ?

François Bellec : Tous mes ouvrages  - une vingtaine de titres plus une dizaine de contributions à des encyclopédies et à des livres collectifs – ont un caractère historique. Ils échappent donc à l’invention romanesque mais la grande histoire de la mer n’a pas besoin d’imagination pour être passionnante. Et puis, tout de même, j’ai sur un coin de bureau un long roman (historique logiquement) qui se déroule au début du XVIIe siècle entre Lisbonne et Goa, à travers cet espace sacré où ont été écrites incontestablement les plus belles pages de l’histoire de l’expansion maritime européenne. J’ai décidé d’écrire ce livre quand Jean-François Deniau m’a demandé de l’aider à bâtir un corps d’écrivains de marine à l’image des peintres. Nous sommes vingt écrivains parlant de la mer et la pratiquant, une condition indispensable. Dont trois prix Goncourt : Didier Decoin, notre actuel président, Yann Queffélec et Jean-Christophe Ruffin, nouvel Académicien Français comme Michel Mohrt, Michel Déon et Eric Orsenna (Jean-François Deniau et Bertrand Poirot-Delpech ont disparu) mais aussi des écrivains de terrain aussi divers que Bernard Giraudeau, Isabelle Autissier, Simon Leys, Hervé Hamon, Titouan Lamazou, Jean Rolin, Patrick Poivre d’Arvor, Jean Raspail ou Pierre Schoendoerffer. Notre groupe fonctionne bien et se rassemble au moins trois fois par an dans une belle amitié littéraire conviviale. Tous ses membres ont accepté de s’engager eux aussi dans la défense et l’illustration du fait maritime français sous la protection du chef d’état-major de la Marine Nationale. Il leur a conféré discrètement,  avec la complicité du ministre qui a fermé les yeux, le port de l’uniforme, comme les peintres. Ce contact devenu plus présent avec la littérature depuis que j’assure le secrétariat général des Ecrivains de Marine est la raison de ma décision de mériter la qualification d’écrivain en devenant  un romancier. C’est un tout autre monde que celui de l’essai historique. Cette expérience m’a permis de découvrir, rapporteur austère de la chronique de la mer, le bonheur jubilatoire de l’invention romanesque libérée.

La Perouse

4. Une anecdote particulièrement marquante de votre vie d’amiral…

François Bellec : La question est en réalité biaisée sans malice. J’ai pris la direction du Musée National de la Marine en étant encore capitaine de frégate. Je saccageais ce faisant ma carrière selon la direction du personnel de la Marine, et c’était bien mon avis mais l’intérêt de la tâche valait bien ce sacrifice. Et puis d’heureux concours de circonstance et un ministre de tutelle passionné par mon travail pour le rayonnement de la Marine ont donné tort aux prophètes grincheux. J’ai eu le beurre et l’argent du beurre comme on disait autrefois dans la France profonde. L’anecdote, si on y tient, pourrait être l’unicité d’un officier de Marine détaché à la tête d’un musée, incroyablement imposé par le ministre à un chef d‘état-major médusé, pour une promotion au grade de contre-amiral. Quand l’amiral François-Edmond Paris, mon lointain prédécesseur, avait été nommé en 1871 directeur du Musée de la Marine (encore au Louvre à cette époque), il était depuis longtemps retiré du service actif, vice-amiral et membre de l’Académie des Sciences. Il resta à son poste 22 ans, moi 18. L’air marin conserve les conservateurs.

Bateau

5. De la Royale à la Marine Nationale, comme vous situez-vous ?

François Bellec : Royale, impériale ou nationale, la marine sert le pays à travers des heures riches ou sombres, fidèle aux valeurs inscrites à bord de ses navires : Honneur, Patrie, Valeur, Discipline. Ce sont de belles devises et les jeunes hommes – et femmes maintenant – qui s’y engagent y trouvent avec enthousiasme de belles satisfactions de vie. La marine ne doit pas son surnom à une nostalgie monarchiste. A l’écart de la politique par tradition culturelle, les gens de mer la distinguaient ainsi du temps de leur enregistrement sous le régime obligatoire – mais déjà sécurisé avant que l’on pense à une sécurité sociale – de l’Inscription maritime.  Issue des « classes » du XVIIe siècle, c’était une manière de réserve de gens de mer amarinés. Il reste d’ailleurs aujourd’hui autant de marines royales en Europe que de monarchies parlementaires.  Une anecdote illustre le non conformisme de la marine. La marine royale entra en douceur dans la Révolution. Si beaucoup d‘officiers de vaisseau émigrèrent plus tard pour sauver leur famille, la plupart des quelque seize cents officiers du « grand corps » jalousé par l’armée ne s‘engagèrent pas dans un combat idéologique. Peu émigrèrent d’abord. Les quinze cents autres continuèrent de servir dans la légalité, ouverts aux idées libérales et observant les événements sans trop d’états d’âme. Tous pensaient que l’immense prestige acquis par la marine lors de la guerre d’Amérique et sa qualité technique d’arme d’élite qu’on le veuille ou non leur épargneraient les tumultes d’une affaire politique. Révolution ou pas, leur ennemi était l’Anglais. Comme pour les conforter dans cette idée, le décret du 21 octobre 1790 nuança par un compromis l’adoption à la mer du pavillon tricolore dont Louis XVI portait la cocarde. Le pavillon national adopté par la marine conserva la couleur blanche dans les trois quart de sa surface, le pavillon tricolore – inversé alors par rapport au pavillon actuel décrété en 1794 – était réduit au quart supérieur du côté du mât. La raison de cette dérogation n’était pas une crispation réactionnaire. Après en avoir débattu furieusement, l’Assemblée Nationale  avait reconnu la légitimité du refus des équipages d’amener sans combat le pavillon qu’ils avaient maintenu avec honneur sur les mers. La flotte avait obligé l’Angleterre a plier devant son pavillon blanc et à reconnaître la liberté des Etats-Unis d’Amérique qu’il protégeait. Elle le conserva.

6. Directeur du musée de la Marine… Un titre qui laisse rêveur ?

François Bellec : J’ai déjà un peu évoqué cette expérience fabuleuse. D’autant plus excitante qu’au début des années 1980, le musée – comme les musées en général – n’intéressait personne hors de quelques passionnés de la mer. A cette époque, avant la révolution des Musées de France, tout était en friche et tout était à faire. Au palais de Chaillot aussi et dans une douzaine de musées de marine délocalisés le long du littoral. Créer des services de conservation, de communication et d’animation culturelle, réorganiser et dynamiser la présentation des collections m‘ont procuré de grandes joies. Restaurer aussi sous l’œil vigilant des conservateurs des Monuments Historiques des immeubles classés comme le donjon du château de Brest ou la citadelle de Saint-Tropez alors  propriété du Musée de la Marine, Tout était possible et nouveau : des expositions avec le concours généreux de grandes institutions enthousiastes qui n’avaient pas encore la culture du grand public, des cycles de conférences, des récitals et des concerts – jusqu’au Messie dans la grande galerie du musée déménagée pour la circonstance – du théâtre – Goldoni – avec la complicité de la régie du Théâtre de Chaillot. J’ai ouvert il y à un quart de siècle le Musée de la Marine à tous les acteurs qui font aujourd’hui notre « cluster maritime », aux sportifs, aux chantiers navals, à l’off-shore pétrolier, à tous les pôles d’excellence du fait maritime français. Aux universitaires aussi et aux scientifiques, aux artistes et aux écrivains déjà. Ce fut une aventure dont je garderais la « saudade » si je n’avais pas le bonheur de rester en contact militant avec tous ces milieux qui me conservent leur amitié.

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7. Pouvez-nous parler de l’expédition à Vanikoro en 2008 ?

François Bellec : Vanikoro 2008 a été une autre nouvelle expérience fabuleuse. Une aventure moderne à la recherche d’un mystère vieux de plus de deux siècles. C’était mon troisième – et manifestement dernier – séjour à Vanikoro. L’île est maléfique sous son ciel tropical lourd, gardée par des requins et des crocodiles. Les moyens les plus performants de la recherche pétrolière mais aussi des heures de cheminement sous la pluie dans la mangrove et la forêt vierge, des heures de navigations rapides à travers le lagon et dans la grande houle du Pacifique, des heures d’hydravion, de plongée, de travaux sous-marins et de palabres avec les anciens ont permis de fermer les voies sans issue d’un mystère qui demeure : Quel a été le sort de la centaine de survivants du naufrage et comment ont-ils disparus ? Nous savons maintenant que le séjour des naufragés s’est limité à deux points précis de l’île et pas ailleurs. Plus un troisième : l’épave de l’Astrolabe qui a sûrement été utilisée comme base de vie et de défense. Nous avons été conduits enfin, juste avant de quitter Vanikoro, sur une terrasse basaltique naturelle mais aménagée aux temps des premiers polynésiens, plantée d’un énorme arbre sacré. Par recoupements de ce que nous savons et selon la tradition orale, c‘est le lieu dégagé avec vue lointaine sur la mer où s’était retiré le dernier survivant du naufrage. Nous avons approché cette fois les esprits de Vanikoro. Les médecins et les infirmières ont fait de leur côté un beau travail, en soignant en particulier une maladie cutanée endémique dont la souche a pu être cultivée en France et dont on attend maintenant un traitement.

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8. Votre péché mignon…

François Bellec : Je dois en avoir beaucoup. Les péchés peuvent-ils être mignons ? Le plus sûr est que je suis intoxiqué par le travail. Au point de m’ennuyer en vacances.

9. Qu’est-ce que la Société des Explorateurs ?

François Bellec : Elle regroupe des grands voyageurs et les aventuriers curieux. Elle est proche de la Société de Géographie dont je suis administrateur et que je connais beaucoup mieux. Fondée en 1821, c’est la plus ancienne société géographique au monde. Ses collections de cartes et d’ouvrages déposées à la Bibliothèque Nationale sont fabuleuses. C’est dans sa salle de conférences du boulevard Saint-Germain qu’a été décidé le creusement du canal de Suez. La société présidée aujourd’hui par le Professeur Jean-Robert Pitte, membre de l’Institut, organise des colloques, des conférences, des débats, des voyages thématiques. Elle édite de nombreux ouvrages grâce à son fonds, et elle encourage les publications sur la géographie. Elle est chargée d’organiser chaque année les débats en vue de la proposition à SAS le Prince de Monaco des lauréats internationaux du Grand Prix des Sciences de la Mer Albert 1er de Monaco selon un cycle de prospection mis en place par le Prince Rainier. La Société de Géographie m’a confié en 2002 la présidence de ce jury sur la proposition d’Alice Saunier-Séité qui m’avait déjà entraîné à sa suite au conseil d’administration de l’Institut Océanographique. Je présenterai à SAS le Prince Albert II les lauréats 2008 et 2009 à l’ambassade de Monaco le 12 mars.

expedition vanikoro

10. Quelle est la mission de l’Académie de marine aujourd’hui ?

François Bellec : Il aurait été moins délicat de demander : A quoi peut bien servir l’Académie de marine aujourd’hui ? Comme toutes les sociétés savantes au XXIe siècle, notre compagnie cherche à se rendre utile. Fondée en 1752 par ce que l’on nommait des « officiers savants » pour contribuer à résoudre la longitude et améliorer la construction navale, érigée en Académie royale en 1769, fermée par la Révolution, oubliée lors de la fondation de l’Institut de France – en partie parce que certains de ses titulaires étaient aussi membres de l’Académie des Sciences – elle a été refondée en 1921 et érigée en 1926 en établissement public. La question de l’utilité d’une institution scientifique et culturelle au temps des laboratoires de recherche de l’industrie mondiale se pose en effet. Je me suis interrogé là-dessus bien entendu pendant mes deux années de présidence au cours de laquelle j’ai entamé la rénovation des statuts des membres correspondants pour tenir compte d’internet et du TGV. Nous rassemblons 78 spécialistes de toutes les disciplines civiles, militaires, industrielles, scientifiques, techniques, commerciales, juridiques, historiques et artistiques dont la plupart ont exercé des responsabilités importantes voire majeures. L’Académie estime que ses expériences croisées lui confèrent une capacité indépendante d’expertise et de conseil. Elle répond aux questions du gouvernement ou se saisit de questions d’actualité comme la sécurité du transport maritime, l’inspection des navires, la lutte anti-pollution ou la propulsion nucléaire. Elle organise des cycles de conférences et des voyages d’études en France et à l’étranger. Elle attribue des prix de fondation et des prix littéraires, des prix de thèse et des bourses (modestes) d’études.  Elle fait de son mieux pour contribuer au rayonnement de la France maritime. Elle n’est pas seule à le faire, et l’Institut Français de la Mer qui édite la Revue Maritime est sans doute beaucoup plus présent qu’elle dans les milieux actifs du fait maritime. Mais tout ce monde se connait, s’apprécie et travaille ensemble. Je suis très fier d’avoir été élu il y a juste vingt ans membre étranger de l’Academia de Marinha du Portugal avec laquelle j’ai beaucoup collaboré autrefois, jusqu’à l’exposition Lisboa 1998 qui célébrait l’arrivée de Vasco de Gama aux Indes. J’étais le conseiller pour la mer du pavillon de la France. J’avais déjà été – étrangement – le conseiller scientifique du pavillon … de l’Italie à Gênes 1992 qui célébrait Colomb. J’ai contribué en quelque sorte aux deux expositions organisées au Portugal et en Italie pour dénoncer l’appropriation imméritée des grandes découvertes par l’Espagne à Séville en 1992. Le cercle des gens de mer est vraiment restreint.

11. Capitaine de vaisseau ou contre-amiral, quel poste avez-vous préféré ?

François Bellec : J’ai déjà répondu plus haut que cela n‘avait rien changé pour moi puisque j’ai  exercé les mêmes fonctions – achevées d’ailleurs à titre civil sous contrat -. J’ajoute en tant que marin que la carrière d’officier de marine me semble apporter des satisfactions opérationnelles plus quotidiennes et plus intenses que celle de la plupart des officiers généraux mais je suis prêt à admettre le contraire.

amiral B

11. Quels sont vos projets pour 2010 ?
François Bellec : Achever – et si possible voir publiée …- mon histoire générale de la navigation (Les découvreurs d’étoiles), un énorme ouvrage en deux très gros volumes qui traîne depuis des années et dont la maquette  n’est enfin plus très loin du Bon à tirer. Achever la réécriture de mon roman. Réussir le salon 2010 de la Société Nationale de Beaux-Arts au Carrousel du Louvre et équilibrer son budget. Prendre la présidence tournante annuelle de la Fédération des Salons historiques. Peindre un peu, à partir d’impressions fortes rapportées du Rajasthan. Préparer une dizaine de conférences et d’interventions. Participer à quelques salons, jurys, rencontres  et festivals du livre de mer. C’est-à-dire faire comme d’habitude.


Pour en savoir plus sur François Bellec :

 

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Quelques pointes avec Sébastien Bertaud

by Alix de Boisset on février 21st, 2010 62 214 Comments

sebastien Bertaud

Coryphée dans le Corps de ballet de l’Opéra national de Paris, Sébastien Bertaud a déjà dansé maints rôles de soliste. Chorégraphe dans l’âme, il a signé plusieurs pièces marquantes. Entretien avec une étoile montante de l’Opéra.

1. Vous considérez-vous comme un figure de la Danse ?

Sébastien Bertaud : Une des 154 figures du Ballet de l’Opéra en tout cas, et peut être l’une des figures les plus atypiques!

2. Comment définiriez-vous votre style ?

Sébastien Bertaud : De formation classique, j’aspire à la rigueur et la fluidité, et je me nourris de mes rencontres avec les grands chorégraphes contemporains d’aujourd’hui

Pas de Cinq bertaud

3. Qu’est-ce qui vous a poussé vers la Danse et la Chorégraphie ?

Sébastien Bertaud : C’est la musique qui m’a conduit naturellement vers la danse. Pour la chorégraphie c’est l’envie d’aller plus loin, de prendre le risque de partir chercher l’inconnu… De partager mes désirs, mes envies avec d’autres danseurs, et le public avec qui j’ai envie de vivre ces instants.

Photo Haruyo Yokota

Photo Haruyo Yokota

4. Racontez-nous votre parcours…

Sébastien Bertaud : Après avoir commencé le piano et la danse et après beaucoup d’hésitations, j’ai choisi la danse que je trouvais plus ludique, plus axée sur le corps, sans doute moins fastidieuse que de longues heures assis derrière un instrument.
Mon professeur de danse a su éveiller mon intérêt et même ma passion en me montrant des vidéos, des livres, et en me faisant découvrir l’Opéra de Paris dont j’ignorais l’importance. J’ai alors compris que la danse pouvait être un métier. C’était une véritable une révélation, à un âge où l’on songe plutôt à devenir pompier ou archéologue… 
Soudain, l’idée d’aller sur scène et danser sur de la musique, avec des costumes, des lumières, face à un public, m’a paru alors très séduisante. Mon professeur m’a alors proposé de me présenter à l’École de Danse de l’Opéra, la meilleure filière possible pour devenir danseur professionnel. Suite à un échec à l’examen d’entrée, j’ai décidé de redoubler d’efforts, pour présenter le CNSM où j’ai été admis à l’âge de 14 ans. C’est au cours des démonstrations que Gilbert Mayer, un grand professeur,m’a conseillé d’écrire à la directrice pour savoir si je pouvais intégrer comme élève payant l’École de danse de l’Opéra. Elle a accepté et quatre mois plus tard, à l’issue d’une tournée au Japon, elle m’a intégré normalement dans l’École. J’avais participé à cette tournée, car j’étais le seul à rentrer dans le costume ! Après beaucoup de travail je suis finalement passé premier à l’examen de fin d’année, me retrouvant avec ceux qui avaient été acceptés d’emblée quatre ans auparavant quand je m’étais présenté. J’ai donc passé trois années à l’École de danse avant d’entrer dans le Corps de ballet. À l’École de danse, j’ai apprécié la qualité de la formation et des professeurs. En seconde division, j’ai été choisi par John Neumeier pour Yondering. Sa gestuelle me correspondait bien et fut pour moi une source de progrès. En première division, j’ai dansé les Sept danses grecques de Maurice Béjart : à 17 ans, travailler avec Maurice Béjart qui nous parlait de la Grèce, de son amour de la danse, pendant des heures, cela crée des souvenirs inoubliables et beaucoup d’envies.

Photo Haruyo Yokota

Photo Haruyo Yokota

5. Une journée type d’un danseur du ballet de l’Opéra National de Paris ?

Sébastien Bertaud : Pour moi, elle commence un peu particulièrement à 8h sur les bancs de Sciences Po, ensuite cours de danse à 11h30, répétition entre 13H30 et 16h et spectacle à 19H30.  Grâce à la qualité d’écoute et à l’ouverture d’esprit de Brigitte Lefévre sa directrice, l’Opéra a accepté que je suive la formation de cette grande école en parallèle et j’avoue que cela me demande beaucoup de travail. Depuis que je fais ces deux parcours, je me sens encore plus stimulé pour la danse elle-même, car cela crée une sorte d’urgence extrêmement positive. J’espère maintenant non seulement continuer à monter dans la hiérarchie du Corps de ballet pour accéder à des rôles plus importants, mais parvenir au bout de ce cycle afin de m’ouvrir des horizons nouveaux. C’est une perspective stimulante, mais je tiens pour l’instant à être d’abord et avant tout un danseur de l’Opéra de Paris.

Chinois

6. Pourriez-vous expliquer vos chorégraphies en quelques mots ?

Sébastien Bertaud : Après avoir présenté mes premiers travaux dans un style et une gestuelle très contemporaine, je me lance le défi d’utiliser la base classique dans une perspective actuelle. Quelle est la place d’un danseur classique aujourd’hui? Ce n’est pas uniquement de danser des rôles de princes charmants, mais aussi danser sur des musiques actuelles, d’aborder sur scène des thèmes de notre société… Créer fait partie de mes préoccupations. Ma priorité absolue est d’être danseur de l’Opéra, mais je peux aussi proposer des essais en développant ma propre esthétique. J’ai donc réalisé plusieurs petites pièces très personnelles qui explorent divers univers, comme celui de la théâtralité, de la présence, de l’image. Après ma rencontre avec Sasha Waltz et Pina Bausch, j’ai compris que l’on pouvait être à la fois très contemporain et aimer aussi le mouvement. J’ai fait depuis un duo Métamorphose dans ce sens, avec un travail plus poussé sur la technique et sur l’écriture chorégraphique. 
Pour mes premiers essais, j’ai eu aussi la grande chance de rencontrer des gens qui étaient disponibles et avaient envie de collaborer avec moi, de très grandes personnalités comme Marie-Agnès Gillot, Dorothée Gilbert, Jean-Marie Didiére et même Cyril Atanassof. En ce moment je travaille avec des gens de ma génération comme Vincent Chaillet et Charlotte Ranson, à l’occasion d’une carte blanche qui m’est offerte au théâtre de Longjumeaux le 25 mars prochain.

Sebastien Bertaud Garnier

7. Quels sont les univers musicaux ou artistiques qui influencent votre travail de chorégraphe ?

Sébastien Bertaud : Je suis passionné par toutes les formes d’expression artistique.  Lorsque je n’ai ni répétitions ni représentations, je vais beaucoup au cinéma et me précipite pour découvrir de nouveaux spectacles à Paris ; je suis passionné par certains créateurs comme Christian Rizzo ou Wayne Mac Gregor. Je connaissais aussi tous les travaux de Juan Cruz et Luc Dunberry et lorsqu’ils sont venus monter le Roméo et Juliette de Sasha Waltz, ce fut un grand bonheur de les rencontrer. Mais je suis aujourd’hui très intéressé par la vidéo d’art, car elle permet d’apporter une dimension supplémentaire à la scène, en se mariant avec la musique, comme je l’ai fait dans « Métamorphose »  où le scintillement de l’eau projeté sur tout le fond de la scène trouve un écho sur la musique de Phillip Glass.

Cendrillon

8. Qu’attendez-vous des danseurs ?

Sébastien Bertaud : Disponibilité, engagement et générosité dans leurs mouvements.

9. Votre péché mignon…

Sébastien Bertaud : Les salons de thé Ladurée, définitivement… 

10. Quelles missions donnez-vous à la danse ?

Sébastien Bertaud : Emouvoir, créer des échanges, mais surtout faire rêver et peut être même donner envie de s’envoler !

11. Quels sont vos projets pour 2010 ?

Sébastien Bertaud : Monter « Sujet » au sein du Ballet de l’Opéra, réussir mes examens à Sciences Po, développer mon style chorégraphique et aimer !

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