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Dans la peau de Jean-Claude Dreyfus

by Alix de Boisset on avril 22nd, 2010 Commentaires fermés

@ Dominique Desrue

Jean-Claude Dreyfus ne cesse de nous étonner. Après une enfance bohême, il débute comme prestigitateur puis joue les travestis dans les cabarets parisiens. Au théâtre comme au cinéma, Jean-Claude Dreyfus possède à son actif une longue liste de rôles aussi différents que surprenants, allant de la comédie au drame. Il travaille sur les planches notamment avec des metteurs en scène comme Claude Régy, Jérome Savary, Jacques Lassalle, Anne Delbée, Benno Besson et Tania Balachova. Au cinéma, on le voit dans une multitude de rôles, notamment chez Michel Audiard, Yves Boisset, Werner Herzog, Patrice Leconte, Eric Rohmer, Jean-Jacques Annaud, Claude Pinoteau, Jean-Pierre Mocky, Bertrand Blier, Claude Lelouch, Bernard Rapp, Alain Corneau (…). Rendu populaire sur le petit écran avec la publicité « Monsieur Marie » pendant seize ans, c’est surtout son rôle de boucher dans « Delicatessen » réalisé par Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, qui lui vaut l’engouement du public. Coïncidence amusante : passionné par tout ce qui a trait au cochon, Jean-Claude Dreyfus possède une collection de 5000 pièces ! Sa collaboration avec Jean-Pierre Jeunet lui vaudra des rôles sur mesure comme dans « La cité des enfants perdus » ou encore « Un long dimanche de fiançailles ». En 2009, Jean-Claude Dreyfus revient à ses premières amours en endossant le rôle d’un travesti dans la pièce d’Emmanuel Darley « Le Mardi à Monoprix » pour lequel il a été nominé aux Molières 2010. Rencontre avec un homme aux visages multiples, au regard gourmand et à l’humour aiguisé.

1. Vous considérez-vous comme une figure du spectacle ?

Jean-Claude Dreyfus : Je commence à faire figure dans le spectacle, au cinéma, au théâtre. Une figure que les gens connaissent et dont ils commencent même depuis quelques années à connaître le nom. Depuis que ma publicité est arrêtée, c’est à dire il y a 10 ans, j’ai de moins en moins de gens qui m’assimilent à « Monsieur Marie ». C’est plus agréable d’être appelé dans la rue par son nom que par celui de « Marie » ! Mais par rapport à une figure, je suis devenu extrêmement populaire avec « Delicatessen ». Je peux désormais entraîner les gens qui connaissaient la publicité et le cinéma au théâtre. Je suis incontournablement une figure existante de ce métier. C’est mieux comme ça d’ailleurs, je ne le serais pas ce serait très difficile à vivre : on est contents que les gens nous aiment, nous courent après. J’ai fait une lecture l’autre jour d’un texte de Zola sur les inondations, à la Mairie du 17ème en lien avec une exposition sur les inondations de 1910 à Paris. La lecture s’intitulait « Dreyfus défend Zola », une nouvelle sur les inondations, belle et émouvante. La salle était lors des trois représentations !


2. Comment définiriez-vous votre style ?

Jean-Claude Dreyfus : Le dilettantisme est mon truc. C’est ce que j’aime bien raconter, c’est pas tout à fait vrai mais en même temps j’aime bien la diversité et donner l’illusion que tout est facile et léger. J’aime donner l’impression que je ne travaille pas alors même que ça me demande beaucoup d’investissement. Concernant mon style physique, je suis entre le dandy clochard et le style extravagant extrême, ce qui était le cas dans ma jeunesse. J’en faisais des vertes et des pas mûres. Mes cheveux tombaient jusqu’aux fesses. Je les peignais à la gouache. Jeune, j’étais une espèce de sauterelle, charpenté, musclé mais élancé et mince. Aujourd’hui, je ne peux plus mettre des chaussures à talons de 12 centimètres, à cause de mon poids. Je suis souvent assez looké mais pas trop : l’ordinaire, le banal, sont à l’opposé de mon style. Cela dit, l’extravagance s’est un peu déplacée vers le confort avec le temps et l’âge ! (rires).


@ Stara

3. Racontez-nous votre parcours…

Jean-Claude Dreyfus : Quand j’étais enfant, j’étais malade entre 7 et 10 ans (début de tuberculose) donc j’étais dans un préventorium : c’est la première fois que j’ai fait du théâtre. On jouait des farces genre « La farce de Maître Pathelin ». Comme il n’y avait pas beaucoup de filles, je jouais le rôle d’une petite meunière, un voile aux poumons et un voile sur la tête. Puis, je suis parti de chez mes parents vers l’âge de 16 ans et j’ai commencé avec mon père qui avait une revue « Art et Sana », revue médicale qui organisait des spectacles et des expositions. Avec lui, j’ai commencé comme prestigitateur, illusionniste, j’ai fait des cabarets à Paris et des spectacles dans tous les sanas de France, j’ai tourné dans des maisons pour personnes âgées et des prisons. J’ai fait des numéros pendant une dizaine d’années, et je me suis aperçu que je n’étais pas très doué (rires).  Ce qui me passionnait en fait dans la prestigitation c’était de voir les autres. Je me suis lassé car je voulais surtout faire du théâtre et je ne savais pas trop comment m’y prendre. Alors, j’ai fait partie d’une petite compagnie qui s’appelait « Les classiques de france » qui allait jouer dans les villages du sud, on montait des pièces de Molière mais ça ne suffisait pas. Puis un jour, je suis allé voir « La Grande Eugène » à Paris, spectacle de travestis de haute qualité et ce fut la révélation, je voulais absolument travailler avec eux. La dame du vestiaire m’a dit « venez nous voir » : c’était la femme du producteur. Je « y suis allé et ils m’ont engagé avec Jérôme Nicolin lequel nous a quitté il y a an. On a partagé ensemble le spectacle pendant 8 ans. Tous les gens de « La Grande Eugène » ont tous malheureusement disparu aujourd’hui. Il n’y a que moi qui reste. Il y a eu un immense succès, on était très prétentieux limite odieux on ne parlait à personne ! « La grande Eugène » s’est terminé pendant un an et demi en Italie : Jérôme et moi, on a décidé d’arrêter, on voulait faire autre chose.

Avec Geneviève Page

Je suis rentré au Théâtre de la Ville invité par Geneviève Page dans « L’Echange » de Claudel pour jouer Thomas Pollock Nageoire. Quand ils sont venus me voir j’avais les cheveux longs dans le dos et étais bronzé : j’ai dû me couper les cheveux et comme je faisais encore trop jeune, je me suis carrément rasé la tête. C’était baroque mais bien, on a joué pendant 2 ans et les choses se sont enchainées. Le cinéma a commencé à venir un petit peu. J’ai beaucoup tourné de films, des longs, des courts … Puis la publicité est arrivée et m’a rendu vraiment populaire puis « Delicatessen » qui s’est greffé et puis encore des films dont le film d’Eric Rohmer « L’Anglaise et le Duc ». On a énormément parlé des peintures en incruste à l’extérieur mais tous les intérieurs étaient peints en trompe l’oeil. Toutes les particules m’ont couru après pour me remercier d’avoir sauvé leur duc car avant, le Duc d’Orléans souffrait d’une réputation sulfureuse !


4. Quel souvenir gardez-vous de votre collaboration avec Miche Audiard « Comment réussir quand on est con et pleurnichard » en 1973 ?

Jean-Claude Dreyfus : C’est un des premiers films où j’ai tourné : un super joli film avec une grande distribution. Je sortais de « La Grande Eugene » et j’y jouais le rôle d’un travesti qui lit Baudelaire et qui entretient une petite relation avec Jane Birkin. Jean-Pierre Marielle prend ensuite mes vêtements et m’imite. Ce fut quelques scenettes. Il y avait tout le monde de cette époque-là : Jean Carmet, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Jane Birkin, Stéphane Audran… C’était bien j’arrivais dans un film où il y avait tout le monde ! Je n’existais pas même si ces gens me connaissaient car ils étaient venus me voir à « La grande Eugène ».

Delicatessen

5. Votre travail avec Jean-Pierre Jeunet a-t-il marqué un tournant dans votre carrière ?

Jean-Claude Dreyfus : Oui, d’abord c’était un magnifique film « Delicatessen », ça me paraissait évident qu’il y aurait du succès : il y avait une telle folie, une telle démesure au sein de ce tournage ! Ils n’ont pas privilégié les journalistes dans la présentation du film mais ils ont fait en sorte de mélanger public et médias. L’engouement du public a pris tout de suite : je représentais autre chose pour ceux qui n’allaient pas au théâtre, qu’un phénomène de publicité. Ensuite, il y a eu « La cité des enfants perdus » : un beau film très mal reçu à Cannes et qui n’a pas été apprécié par Jeanne Moreau qui disait qu’elle n’y comprennait rien. On ne peut pas tuer un film qui a coûté aussi cher en une soirée, il a été sorti de l’affiche d’office.

Un long dimanche de fiançailles

6. Les films « Delicatessen », « Un long dimanche de fiançailles », « La Cité des enfants perdus »… vous présentent toujours à travers des personnages étranges, étonnants, inquiétants… Vous aimez jouer sur cette ambiguïté ?

Jean-Claude Dreyfus : Pas toujours : regardez dans « L’anglaise et le duc », je ne joue pas le rôle d’un monstre ! Je ne me rends pas bien compte… Oui, dans « Delicatessen », même le personnage qui est un indécrottable imbécile, j’ai réussi à le rendre sympathique : c’est simplement que je crois profondément, que même chez un serial killer, voleur, gangster il peut y avoir un bon fond, c’est plus interessant de jouer ça que quelqu’un qui est dans le bonheur et la béatitude totale. Je joue le rôle d’un con mais il y a des moments où il est presque émouvant de bêtises. Des grosses bêtes un peu terribles, monstrueuses peuvent être des bébés, avec des bons fonds mais socialement foutus. Dans « Un long dimanche de fiançailles », je jouais le Capitaine qui a un rôle charnière et le con que je joue, laisse tomber le papier qui gracie ceux qui sont condamnés. Quand Jean-Pierre Jeunet m’a proposé de jouer dans ce film, je voulais interpréter un autre rôle, on n’était pas d’accord et finalement j’ai baissé les bras et je suis très heureux après coup d’avoir fait ce personnage : il avait raison, il n’y avait que moi qui pouvait jouer ce personnage en donnant du mystère et de l’ambiguïté. On ne sait pas si c’est un vrai lâche qui sciemment ruine ces personnes ou si c’est un je-m’en-foutiste qui se vautre dans la jouissance. J’en ai tiré un maximum avec autre chose.

Dreyfus en Duc d'Orléans

7. Qu’avez-vous retenu de votre interprétation du Duc d’Orléans dans « L’Anglaise et le Duc » de Rohmer ?
Jean-Claude Dreyfus : Le but de Rohmer était de raconter la Révolution sous un autre angle, dans les yeux d’une aristocrate britannique qui avait raconté tout ça dans son journal. J’étais toujours touché des rôles qui sont pas spécialement pour moi. C’est d’abord pour des raisons physiques qu’Eric Rohmer est venu me chercher.  Oui, j’ai le nez bourbon parce qu’on veut bien me le donner bourbon : j’ai un gros nez quoi ! Rohmer était exceptionnel je l’avais rencontré auparavant à une soirée chez son chef opérateur, et il avait bcp de mémoire et s’est souvenu de cette rencontre éphémère. La jeune femme qui joue l’anglaise, il l’a bien choisi . Quant à Nanon, la suivante de Grace Elliott, c’est une comédienne qui était initialement maquilleuse au cinéma. Elle a écrit à plusieurs réalisateurs dont Rohmer et c’est sur cette lettre qu’il l’a sélectionnée sans la connaitre ! Rohmer s’est fait un peu tapé sur les doigts car il ne met pas en valeur les grands révolutionnaires, on l’a traité de royaliste, d’extrémiste. Ce film a eu beaucoup de succès : 900 000 entrées. Gaumont a arrêté le film alors même qu’il y avait la queue devant les cinémas. On ne pensait pas que ce film pourrait être aussi commercial. Mais on l’a enlevé de l’affiche en plein succès.

@ Yann Arthus Bertrand

8. On vous dit passionné par les cochons, pourquoi ?

Jean-Claude Dreyfus : Au démarrage, cette réputation est due à mon caractère de cochon. Je me suis policé avec le temps (rires), j’étais pas toujours aimable. Les gens ont su après « Delicatessen » que je collectionnais les cochons alors que ça faisait déjà 15 ans. Quand Jean-Pierre Jeunet et Eric Caro sont arrivés chez moi avec un petit cochon en guise de cadeau, ils se sont retournés et en ont découvert 300 derrière ! En fait, j’ai une énorme collection de plus de 5000 pièces exposés de part et d’autre notamment dernièrement à Arzac au musée du jambon de Bayonne. J’ai de tout, j’ai même la peinture du « Père Noël est une ordure », une horreur mais c’est moi qui en ai hérité à une vente aux enchères au profit du sida. Je l’ai eu pour cher : une grosse merde mais culte ! Cet animal est lucide, drôle, sensuel, amitieux, convivial. J’en ai pas chez moi, je n’ai pas le temps, c’est comme un chien dont il faut s’en occuper ! Pierre Desproges, Gabrielle Lazure, Pierre Doris collectionnaient aussi les cochons.

Deux frères

9. Vous arrive-t-il de regarder vos films ?

Jean-Claude Dreyfus : Oui, j’ai regardé l’autre jour « L’anglaise et le duc » car il y avait un hommage à Rohmer. Je vois ça comme si c’était quelqu’un d’autre, même si je me trouve moche je me dis « il est moche l’acteur ». J’aime bien regarder une fois que le film est fait car ce n’est plus moi. En revanche, je n’aime pas voir les rushs, je fais confiance au réalisateur.

10. Quels sont les univers littéraires, artistiques, les courants, les comédiens qui vous influencent dans votre travail ?

Jean-Claude Dreyfus : Oui on est toujours influencé par pas plein de choses ! Je ne suis pas très courant, j’aime pas suivre un mouvement. Mais j’aime beaucoup des gens comme Jean Carmet ou Michel Serrault mais ce ne sont pas des modèles pour autant. Serrault a commencé par le cabaret, le théâtre puis le cinéma, c’est un parcours qui est le mien aussi. J’ai tourné deux films de Jean-Pierre Mocky avec lui « Bonsoir » et  » le bénévole », un des derniers films qu’il a fait. Je ne suis pas très courant, tendance, mais plutôt contre-courant ! Ce n’est pas à nous de suivre les courants. J’aime beaucoup la mode mais je ne suis pas victime de ça. J’ai souvent eu des couturiers qui m’ont fait des vêtements. C’est par exemple le cas pour la cérémonie des Molières 2010 où je suis nominé pour « Mardi à Monoprix » ainsi que l’auteur Emmanuel Darley. On reprend d’ailleurs la pièce à partir de mi-septembre à théâtre ouvert.

11. Vous avez mis en scène des spectacles de Poésie au Théâtre Molière, vous y êtes sensible ?

Jean-Claude Dreyfus : J’ai fait un spectacle de Cocteau et un autre aussi autour de Jehan-Rictus. J’aime bien la poésie à ma façon, j’aime pas écouter de la poésie avec des gens qui la lisent avec la tête sur le coté. J’aime la poésie vivante. La poésie ne se joue pas mais n’endort pas non plus : la poésie est faite pour être vécue.


12. Etes-vous un grand voyageur ?

Jean-Claude Dreyfus : Je ne voyage que pour le travail. Souvent quand il y a des courts métrages, en échange, je veux bien un cadeau  (par exemple, pour le court métrage de Roman Polanski pour les 60 ans du Festival de Cannes, on nous a offert à chacun une bonne caisse de vin). Une productrice m’avait offert un coffret quelques jours dans un Relais Château en Normandie, ça m’embêtait : si je veux y aller, j’y vais. Je lui ai donc proposé de m’offrir autre chose, une loge transportable. Car souvent les loges sont mal éclairées et je suis obligé de demander aux techniciens de mettre des projecteurs.

13. Que pensez-vous du trac ?

Jean-Claude Dreyfus : Le trac c’est un mystère, ça ne se guérit pas. Le trac vient de  la peur d’aller sur scène et de la crainte des trous de mémoire. Quand je dois reprendre une pièce, j’ai une oreillette en guise de souffleur au cas où. Moins je pense, mieux je me porte. J’ai plein d’histoires rigolotes avec ça ! Par exemple dans « le malade imaginaire »,  je n’avais pas joué depuis 6-7 mois, j’ai donc porté une oreillette : le premier jour tout va bien, le deuxième jour l’assistante me raconte des trucs trashs à l’oreille, les gens croyaient que j’avais du talent car je n’arrêtais pas de rire ! Une autre fois, au spectacle autour de Cocteau à la maison de la poésie, il y avait beaucoup de texte, j’avais besoin de m’y remettre car il y avait eu une coupure à cause du film  de Rohmer. Une assistante devait s’occuper de l’oreillette : le premier soir elle avait tellement le trac qu’elle n’avait rien compris, elle m’a dit tout le texte, c’était une horreur, le spectacle qui devait durer une heure dix, n’a duré que trois quarts d’heure. L’oreillette ça sert dans les cas extrêmes.

14. Si c’était à refaire…

Jean-Claude Dreyfus : En tant que comédien, je peux faire tous les métiers : banquier, boucher, agriculteur… je peux tout faire ! Il y aucun des métiers de tout ça que je voudrais faire vraiment de toute ma vie.

Le Mardi a Monoprix

15. Théâtre ou cinéma ?

Jean-Claude Dreyfus : C’est comme demander si je préfère mon père ou ma mère ! Quand je suis au théâtre, je veux faire du cinéma et quand je suis au cinéma je veux faire du théâtre. Mais au cinéma, c’est important d’avoir de beaux rôles.

16. Avez-vous des conseils à donner à de futurs comédiens ?

Jean-Claude Dreyfus : Bougez-vous, faites vos spectacles, montrez-vous, il y a pas de conseil si ce n’est : allez-y ! On est tous élus à quelque chose de différent, après il faut faire son métier. Il y a des tas de comédiens qu’on ne connait pas et qui font bien leur métier. On ne fait pas ça pour être connu mais pour être reconnu.

17. Le mot « solitude » est  fréquent chez les artistes…

Jean-Claude Dreyfus : Oui, la solitude est essentielle ! C’est pour ça que les aventures amoureuses sont parfois douloureuses car pour un rôle on un vrai besoin de solitude. Avant d’apprendre avec un répétiteur, j’ai besoin d’être seul, de rêver dessus, de travailler dessus. Et même quand on fait une pièce avec du monde, on répète avec eux mais on travaille tout seul d’abord. J’aime être seul de temps en temps car je ne suis pas assez seul.


18. Votre péché mignon…

Jean-Claude Dreyfus : Moi même je suis un péché mignon ! Mis à part les cochons, j’en ai plein. Ce sont des péchés avec un « s », mignon avec « s », c’est tout. Je craque toujours quand je peux pour les chaises, les lampes, les miroirs : il ne faut pas m’emmener aux puces  ! J’aime les choses baroques, je suis plutôt entre les années 30 et 80. J’apprécie aussi les meubles du 18ème mais je suis plus moderne, industriel même. J’adore les terrasses, regarder passer les gens devant, en haut, derrière, les mains, les yeux, les pieds, tout ! Je préfère regarder les gens plutôt que d’avoir un coach qui va me gâcher la vie, me dire ce qu’il faut faire.

Pour en savoir plus sur Jean-Claude Dreyfus :

http://www.jeanclaudedreyfus.net/

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Karol Beffa, « Janus » de la musique

by Alix de Boisset on mars 20th, 2010 Commentaires fermés

@ Alix Laveau@ Alix Laveau

Tel « Janus », le dieu des dieux de la mythologie romaine, Karol Beffa a plusieurs visages : pianiste, compositeur et improvisateur. Reçu Premier à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm), il étudie l’Histoire, l’anglais, la philosophie à l’université de Cambridge, et les mathématiques : il est diplômé de l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique (ENSAE). Entré au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris à 14 ans, il y obtient huit Premiers Prix. Reçu Premier à l’Agrégation de musique, il enseigne à la Sorbonne puis à l’Ecole Polytechnique. Il a obtenu en 2003 le titre de Docteur en musicologie et a été élu Maître de conférence à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm). Pianiste, Karol Beffa s’est produit en soliste avec orchestre à sept reprises. Il accompagne régulièrement des films muets et a composé 12 musiques de films. Compositeur, ses œuvres ont été jouées en France, en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Russie, aux Etats-Unis et au Japon. Karol Beffa est boursier de l’Institut de France en composition (2001), lauréat de la Fondation Lili et Nadia Boulanger (2001), boursier de l’Académie musicale de Villecroze et lauréat de la Fondation Natexis (2002) et de la Fondation Charles Oulmont (2005), finaliste du concours international de composition de Prades (2005). En 2009 et 2010, Karol Beffa a été nominé pour les Victoires de la Musique.

1. Comment définiriez-vous votre style ?

Karol Beffa : Même si j’ai toujours aimé improviser (depuis que j’ai su jouer quelques notes de piano, vers cinq ans), c’est après un séjour à Berlin, en 1996, que je me suis vraiment consacré à la composition : je n’avais peut-être pas encore trouvé mon style, mais je me reconnais tout à fait dans les pièces écrites alors, malgré leurs maladresses. Elles allaient déjà dans deux directions clairement définies : un pôle contemplatif, extatique, au rythme harmonique souvent très lent (musique de couleurs et de textures), et un pôle dynamique, d’une extrême nervosité, où la musique prend souvent la forme d’un mouvement perpétuel (musique du rythme et de l’énergie). En travaillant par la suite sur Ligeti, j’ai trouvé ces mêmes tendances de clouds et de clocks Clocks and Clouds, c’est le titre d’une des pièces de Ligeti. Disons qu’au début j’étais plus volontiers « Clouds » et qu’avec le temps je suis devenu plus franchement « Clocks ». J’essaye maintenant de combiner les deux pôles selon les instruments et la formation pour laquelle j’écris, et éventuellement de passer de l’un à l’autre par condensation ou vaporisation progressive… Par ailleurs, longtemps réfractaire au sentiment, je l’intègre maintenant volontiers à la sensation dans ma musique.

2. Pianiste, compositeur, improvisateur… Qu’est-ce qui vous a poussé vers la musique ?

Karol Beffa : Mes parents ont fait du piano, j’ai eu un grand-oncle « homme-orchestre » et deux autres musiciens professionnels (que je n’ai jamais connus), mais en fait rien ne me prédisposait vraiment à la musique. Mes parents ont surtout considéré que la formation normale de l’« honnête homme » devait inclure une culture musicale approfondie. Et que si l’Education nationale ne s’en chargeait pas, il fallait se tourner vers les Conservatoires. J’ai donc commencé par étudier au Conservatoire du 5e arrondissement de Paris, à l’âge de 5 ans. Mon professeur de piano s’appelait Marthe Nalet, une élève de Nadia Boulanger, qui m’a également initié à l’harmonie dès 7 ans. Au Conservatoire, j’ai pu pratiquer beaucoup de disciplines (piano, flûte à bec, puis saxophone ; musique de chambre, jazz, écriture — contrepoint, et harmonie dès 9 ans) jusqu’à mon entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSMDP), à 14 ans. A partir de 7 ans, j’ai composé de petites pièces dont une Danse des quartes, dans le goût de Bartók. Il s’agissait de morceaux plus ou moins aboutis, qu’il m’est arrivé de reprendre par la suite : une pièce pour violoncelle composée dans ma jeunesse est ainsi devenue Rhapsodie pour violoncelle, quinze ans plus tard.

Karol Beffa présentant le programme

3. Racontez-nous votre parcours…

Karol Beffa : Mon parcours m’a aussi conduit vers des horizons autres que musicaux : j’ai fait une khâgne et ai intégré Normale Sup, avec l’idée de faire de la recherche en économie (je suis diplômé de l’ENSAE). A Ulm, on m’a suggéré de présenter l’agrégation de musique, même si je n’avais jamais fait de musicologie jusqu’alors. J’ai alors repassé le concours d’entrée au CNSMDP en écriture, puis j’ai suivi différentes classes, jusqu’en 2002. Mes études techniques ont donc été longues. Pourtant, je ressens tous les jours l’utilité de ce passage obligé. Certes, je n’ai pas fait, au conservatoire, d’études de musicologie à proprement parler (histoire de la musique, culture musicale, esthétique…), mais je ne crois pas qu’il soit mal d’avoir été autodidacte en ce domaine. Quant à l’Université, après avoir suivi une formation assez générale (licences d’histoire et de philosophie, maîtrise d’anglais, MPhil de l’Université de Cambridge), je me suis spécialisé en musicologie : j’ai consacré mon DEA et ma thèse aux Etudes pour piano de Ligeti, le compositeur contemporain qui m’a sans doute le plus influencé avec Dutilleux.

4. 8 fois lauréat au CNSMDP… Plutôt exceptionnel, non ?

Karol Beffa : Au CNSMDP, j’ai suivi les classes d’harmonie, contrepoint, fugue et formes, écriture du XXe siècle, orchestration, accompagnement vocal, improvisation au piano, composition… Plus encore que ces huit Prix, ce qui est assez exceptionnel, c’est d’avoir passé mon prix d’analyse en candidat libre, et surtout, de n’avoir obtenu aucune récompense en composition… Avec le recul et au vu du jury, je m’en amuse assez.

5. Une journée type, pour vous ?

Karol Beffa : J’ai plutôt du mal à me lever tôt. C’est dommage, car je dois me ménager d’assez longues plages pour pouvoir écrire. De ce point de vue, la composition représente un vrai luxe : pouvoir prendre son temps n’est pas donné à tout le monde. L’inspiration peut venir n’importe quand (parfois la nuit…), n’importe où, quelquefois dans les lieux les plus inattendus : au cours d’une promenade, dans un bain paradoxal de solitude pris au milieu de la foule, dans le métro, au concert, dans un moment d’inattention (ça arrive…). Mais le travail d’élaboration a presque toujours lieu au piano, souvent après de longs moments d’hésitations, de tâtonnements. Comme composer est une activité solitaire, douloureuse, voire franchement déprimante, je suis content de pouvoir aussi enseigner et me produire comme pianiste en public.

6. Qu’avez-vous tiré de votre expérience d’enfant acteur aux côtés de Lino Ventura, Michel Bouquet, Claude Rich, Pierre Arditi, Jean-Louis Trintignant… ?

Karol Beffa : De merveilleux souvenirs. Sans doute les plus beaux qu’un enfant puisse jamais avoir. J’ai fait deux grandes tournées de théâtre, la première pour Liberté à Brême, de Fassbinder, mis en scène par Jean-Louis Hourdin, où j’incarnais le fils d’Hélène Vincent, la seconde pour Grand-Père, de Remo Forlani, mis en scène par Michel Fagadeau, où je jouais le petit-fils de Jean-Pierre Darras. J’ai aussi joué pour le Festival d’automne dans La Bonne Âme du Setchouan de Bertolt Brecht, sous la direction de Giorgio Strehler. A la Comédie française, dirigé par Jean-Pierre Vincent, j’ai interprété plus de cinquante fois le jeune Macduff dans Macbeth de Shakespeare. J’ai également joué dans deux opéras : Le Garçon qui a grandi trop vite de Giancarlo Menotti, et Le Petit Ramoneur de Benjamin Britten (Nathalie Stutzmann tenait le rôle de la gouvernante). A 7 ans, dans la série télévisée Mozart de Marcel Bluwal, j’incarnais le jeune Wolfgang ; Michel Bouquet était Léopold. Les épisodes passaient sur TF1 à 20h30 ; aujourd’hui, cela laisse songeur… Il y avait un épisode où Wolfgang était censé composer sa première sonate pour clavecin. J’avais pris l’habitude de noircir des partitions devant la caméra. Je suppose que je me suis pris au jeu car j’ai continué à le faire entre les prises, puis en dehors du tournage. Je serais curieux de pouvoir remettre aujourd’hui la main sur ces partitions, je me demande bien à quoi cela pouvait ressembler… Au cinéma, dans Femmes de personne de Christopher Franck, j’ai joué le fils de Pierre Arditi et de Marthe Keller. Marthe Keller a une liaison avec Jean-Louis Trintignant et le film raconte comment elle renonce à son amant pour regagner l’amour de son fils : d’où de très belles scènes de complicité entre la mère et son enfant, dont je garde des souvenirs émus. Parmi les acteurs, il y avait Philippe Léotard, Fanny Cottençon, Patrick Chesnais et Caroline Cellier. Puis dans La Septième Cible de Claude Pinoteau, j’ai été le fils de Lino Ventura — son dernier rôle. Je me souviens que, même miné par la maladie, Lino Ventura tenait à faire lui-même toutes ses scènes de cascades. C’était par ailleurs quelqu’un d’une extrême gentillesse. Un peu plus tard, Louis Malle m’a pressenti pour Au revoir les enfants. Cela aurait représenté six semaines de tournage. Je venais de quitter l’Ecole des enfants du spectacle pour entrer en seconde au Lycée Henri IV et j’ai eu peur de ne pas pouvoir tenir la route scolairement. Avec le recul, cette appréhension me paraît stupide. N’avoir pas continué le théâtre et le cinéma est l’un de mes grands regrets.

Karol Beffa Piano

6. Quel est votre répertoire en tant que pianiste ?

Karol Beffa : Je donne peu de concerts comme interprète. Je joue Bach, Mozart, Ravel, telle sonate de Schubert, quelques pièces rares de Koechlin, peu de musique contemporaine. Je joue aussi ma musique, même si d’autres l’interprètent mieux que moi : Lorène de Ratuld, par exemple, qui a enregistré beaucoup de mes pièces pour piano seul (Six Études, Sillages, Voyelles) dans le cadre d’un disque qui comprend aussi la sonate de Dutilleux (CD AmeSon). Ou encore Dana Ciocarlie, dédicataire de deux de mes Etudes pour piano, et qui les joue dans le monde entier (CD Triton). Comme pianiste, je pratique plus volontiers l’improvisation, à l’occasion de projection de films muets, de lectures de textes (Toni Morrison, Saint-François de Sales, Proust…), ou à partir de thèmes donnés par le public, d’ailleurs très divers : on me demande aussi bien de jouer un tango à la manière de Debussy, un choral dans le style de Bach sur un thème des Maîtres-Chanteurs, de m’inspirer d’un tableau comme Guernica, de La Marseillaise, du tour de France, d’imaginer « quelque chose de triste à la main gauche et de joyeux à la main droite », d’illustrer « 30% de touches noires »…

Sillages de Karol Beffa

7. Quelles sont vos sources d’inspiration en tant que compositeur ?

Karol Beffa : La problématique des liens qu’entretiennent la musique d’une part, le geste et le mouvement d’autre part m’intéresse beaucoup. Aussi suis-je attiré par le spectacle vivant, sous toutes ses formes. Ainsi, cela a été pour moi une expérience très riche d’écrire une partition pour voix, violon et percussions ethniques qui accompagnait des numéros de trapèze, dans le cadre des « Friches musicales » d’Evry de 2003 et une autre, Horizontal, que Le Printemps de Pérouge m’avait commandée en 2002 à l’intention de la soprano Marie Devellereau et de l’Orchestre National de l’Opéra de Lyon pour accompagner un spectacle de « danse verticale » acrobatique. Dans le même ordre d’idées, l’oratorio-ballet Marie-Madeleine, la robe de pourpre (2004-2005), mis en scène pas Yves Coudray, avec Françoise Massé dans le rôle-titre, m’a permis d’approfondir la relation entre la voix et la danse. En fait, le problème plus général du rôle de la musique dans sa relation avec les autres arts est au centre de mes préoccupations. Dans ces arts, j’englobe évidemment arts plastiques et arts de la parole. J’ai ainsi improvisé une atmosphère sonore pour le vernissage d’une exposition de photos d’Alix Laveau au festival de Bel-Air (2005). L’improvisation lors de lectures de grands textes est aussi quelque chose que j’aime. Enfin, au théâtre, j’ai composé en 2004 une musique pour l’adaptation par Jean-Pierre Nortel du roman de Beatrix Beck, Léon Morin prêtre.

8. Avez-vous déjà songé à composer pour un film ?

Karol Beffa : Oui, j’ai déjà écrit une douzaine de musiques de films. Malheureusement, à de rares exceptions près, musique pour le concert et musique de film relèvent de milieux professionnels assez étanches. J’ai néanmoins eu l’occasion de collaborer à la composition de la musique d’un film pour Arte, Rokoko (1997), d’après Goldoni, et entièrement écrit la musique d’un film muet, un moyen métrage, Roméo et Juliette, toujours pour Arte (2002). J’ai écrit la musique du documentaire de Benoît Rossel intitulé Le Théâtre des opérations (qui a reçu le Prix du cinéma suisse TSR au festival Visions du réel à Nyon en 2007). Par l’intermédiaire de Benoît Rossel, j’ai été en contact avec deux réalisateurs : d’abord Stéphane Breton, avec qui j’ai travaillé pour la musique de deux de ses films : Le Monde extérieur et Nuages apportant la pluie ; ensuite Jean-Xavier de Lestrade (auteur, notamment d’Un Coupable idéal, Oscar 2002 du meilleur documentaire) dont j’ai écrit la musique du premier film de fiction : Sur ta joue ennemie. (la partition a été sélectionnée pour le Prix France Musique de la meilleure musique de film 2008). Depuis, j’ai également écrit la musique du Fil, premier long-métrage de Mehdi Ben Attia, qui sortira en salle en avril 2010, et du Voyage américain de Philippe Séclier, parti sur les traces du photographe Robert Franck, auteur du livre aujourd’hui cinquantenaire Les Américains. J’ai aussi écrit la musique du documentaire Voyage dans la symbolique romane, de Jean-Michel Lesaux. Et j’ai d’autres projets avec Mehdi Ben Attia (notamment pour son deuxième film de fiction, Alter ego) et avec le romancier et philosophe Olivier Pourriol. Ce devrait être l’occasion de jouer pour l’un le rôle d’un prof de sciences po, pour l’autre le rôle d’un pianiste : dans les deux cas, la fiction n’est pas très éloignée de la réalité…

@ Patrice Nin : Karol Beffa entouré de Tugan Sokhiev et de Renaud Capuçon lors de la création de son concerto pour violon et orchestre

@ Patrice Nin : Karol Beffa entouré de Tugan Sokhiev et de Renaud Capuçon lors de la création de son concerto pour violon et orchestre

9. Comment choisissez-vous vos interprètes ?

Karol Beffa : Parfois, les interprètes vous sont imposés par le commanditaire ; le plus souvent, le choix se fait d’un commun accord avec le compositeur. La chance que j’ai d’écrire pour des instrumentistes de très haut niveau me permet bien sûr de repousser à l’extrême les limites instrumentales. Cela a été le cas pour mon Concerto pour piano (2009), condensé des difficultés techniques que peut avoir à affronter un soliste : mobilité, écarts, endurance, déplacements, vitesse, sens du rythme et des déhanchements… J’ai recherché quelque chose d’assez spectaculaire et je voulais que Boris Berezovsky prenne du plaisir à le jouer. Pour le Concerto pour violon (2007) que j’ai écrit pour Renaud Capuçon, j’avais à l’esprit la sonorité très particulière de Renaud dans le grave et sa très large palette expressive. Le concerto est à son image. Souvent, un va-et-vient entre compositeur et interprètes est possible. Ainsi, pour le duo Masques (2004) écrit à l’intention de Renaud et Gautier Capuçon. J’ai pu expérimenter certaines choses en répétition, et prendre en compte leurs suggestions pour apporter quelques modifications à la partition. Ce travail avec les interprètes est particulièrement poussé avec Arnaud Thorette — à l’alto —, Geneviève Laurenceau — au violon — et Johan Farjot — au piano ou à la direction (de chœur ou d’orchestre) —, qui défendent depuis longtemps ma musique. J’ai confiance en leur jugement, je suis à l’écoute de leurs suggestions et de leurs conseils. C’est pourquoi il m’a paru naturel qu’ils soient les interprètes de mon premier disque monographique de musique de chambre Masques (2009).

@ Patrice Nin : Karol Beffa lors d'une répétition

@ Patrice Nin : Karol Beffa lors d'une répétition

10. Comment parvenez-vous à transmettre l’essence même de vos compositions à vos interprètes ?

Karol Beffa : Si l’on s’en tient au piano, l’instrument que je pratique, je dois dire que je préfère confier à d’autres la création de mes pièces. Pour être à peu près certain que la forme d’une nouvelle pièce me convient, il faudrait que je m’enregistre pour percevoir l’œuvre dans sa totalité. Je préfère garder une certaine distance, pour pouvoir éventuellement apporter quelques corrections. La transmission d’une œuvre d’un pianiste à d’autres interprètes est essentielle : si j’étais le seul à vouloir jouer ma musique, ce ne serait pas très bon signe. Que d’autres la jouent pour moi m’ouvre parfois des perspectives insoupçonnées.

11. Votre meilleur souvenir sur scène en tant que : pianiste, compositeur, improvisateur ?

Karol Beffa : Comme pianiste, ce sont sans doute les concertos de Mozart et Beethoven que j’ai joués très jeune avec orchestre. En tant que compositeur, les « créations mondiales » (comme on désigne, dans le jargon de la musique contemporaine, la toute première fois où une œuvre est jouée) de Masques (2004), par Renaud et Gautier Capuçon, et de mes deux concertos les plus récents, pour violon et pour piano (par Renaud Capuçon et Boris Berezovsky) ont représenté des moments très forts, car ce sont des œuvres qui m’ont coûté du temps, de l’énergie, et dans lesquelles j’ai mis beaucoup de moi-même. Je garde aussi un souvenir très ému des séances de répétition, salle Pleyel, de ma pièce Oblivion, écrite pour une vingtaine de musiciens du London Symphony Orchestra et pour une centaine d’apprentis violonistes des conservatoires d’Ile-de-France. La plupart de ces enfants se produisaient pour la première fois en public… Autre souvenir marquant : avoir entendu en 2009 un chœur bulgare chanter à Plovdiv des extraits de ma Messe, la fatigue du voyage décuplant l’émotion. Enfin, je me souviens des lectures par Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, d’extraits de son roman Love, lors de sa réception à la Sorbonne en 2004 : j’ai eu la chance d’en faire un commentaire musical improvisé dans un amphi bondé. Autre moment mémorable d’improvisations : celles que les organisateurs du festival du Périgord noir m’ont permis de faire en août dernier sur Les Deux Orphelines de Griffith, un film que je rêvais d’accompagner depuis plus de dix ans… Et, parce que les séances d’improvisations collectives réussies sont rares, je garde un excellent souvenir du concert « Une Prière » où, en compagnie, de Raphaël Imbert au saxophone, d’Arnaud Thorette à l’alto, et de Johan Farjot à l’orgue Fender, nous avons proposé un voyage musical de Bach à Coltrane, que nous allons reprogrammer désormais.

12. Que vous apporte le fait d’enseigner ?

Karol Beffa : J’enseigne depuis longtemps l’orchestration, d’abord au Conservatoire du 18e arrondissement (de 2000 à 2004), puis à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm (où je suis Maître de conférences depuis 2004). Enseigner une matière technique comme l’orchestration suppose que l’on soit un très bon pianiste lecteur. C’est aussi, pour moi, l’occasion d’approfondir ma connaissance à la fois du répertoire orchestral et des possibilités de chaque instrument : c’est presque infini. Quant à l’enseignement de la musicologie (analyse et histoire de la musique), cela m’incite à découvrir un répertoire rare, à renouveler mon questionnement sur la musique, à mettre en doute certaines certitudes esthétiques.

@ Christophe Beaux

@ Christophe Beaux

13. Quelles missions donnez-vous à la musique ?

Karol Beffa : Elles sont évidemment nombreuses et incluent la consolation, le réconfort. Si l’on considère que la musique peut apporter un peu de joie ou contribuer à soulager le mal-être, on peut légitimement lui assigner une certaine fonction sociale. Or je pense qu’il y a une forte désaffection du public pour la musique savante, probablement aggravée par le fait que les gouvernements (de gauche comme de droite), depuis trente ans, se sont concentrés sur l’offre plutôt que sur la demande de musique : de l’argent existe pour subventionner la création, peu pour former le public. Or, les publics vieillissent, toutes les enquêtes le prouvent. En tant que compositeur en résidence, auprès d’orchestres, de conservatoires, de festivals, et dans le cadre de Master classes à l’auditorium du musée d’Orsay, l’un de mes rôles a donc été de travailler à la formation de nouveaux publics, en particulier auprès des jeunes. Le désintérêt des auditeurs pour la musique savante en général est une chose, le divorce entre les mélomanes et une bonne partie de la musique contemporaine en est une autre : si cette musique ne passe pas auprès de ce public, il faut se demander si c’est sa faute ou celle de la musique qu’on lui propose… Certains compositeurs, suivant en cela le précepte beethovénien — « ils comprendront bien un jour » —, s’imaginent que leur heure finira par venir. On peut s’en désoler ou s’en réjouir, mais force est de constater que, près de cent ans après avoir été écrite, à peu près toute la production atonale de Schonberg reste incomprise et n’est toujours pas entrée au répertoire. Comme compositeur, je me trouve dans une position délicate : je me considère comme un compositeur de musique savante, mais accessible. Je ne crois pas faire le même métier qu’un artiste de « musiques actuelles », mais pas vraiment non plus celui d’un compositeur expérimental et délibérément hermétique. La musique que j’écris n’a évidemment pas pour but premier de plaire au public ; c’est simplement celle que, comme auditeur, j’aimerais entendre au concert.

14. Quels sont vos projets pour 2010 ?

Karol Beffa : J’ai terminé un opéra, K ou la piste du château, d’après Kafka (livret de Laurent Festas), qui sera donné avec l’ensemble Contraste une douzaine de fois en Auvergne et en Ardèche avant de partir pour la Roumanie, la Hongrie et la Bulgarie — pas encore Prague, malheureusement ! C’est mon premier essai de cette importance dans ce domaine et j’espère bien avoir l’occasion d’écrire d’autres opéras. Dans l’immédiat, après avoir apporté les dernières corrections à mon quatuor de clarinettes (qui sera créé par le quatuor Vendôme le 20 avril prochain au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris), je termine plusieurs pièces pour piano : une que Claire-Marie Le Guay doit créer le 17 mai au théâtre de l’Athénée, une autre pour le festival Auvers-sur-Oise, une dernière pour le festival d’Annecy, qui sera créée par Denis Matsuev le 28 août. Je dois aussi écrire un concerto pour guitare et orchestre à cordes, avec comme soliste Emmanuel Rossfelder. Puis une pièce pour voix et quatuor à cordes, probablement sur des textes de Saint-Jean de la Croix, une commande de l’Opéra National du Capitole de Toulouse qui sera créée en novembre prochain. A plus long terme, j’ai reçu commande d’une musique de ballet pour 2011. Elle est destinée à la compagnie Julien Lestel, et devrait être créée en juin ou septembre 2011, pour faire partie de la programmation de Marseille, comme Capitale européenne de la culture (2013).


Pour en savoir plus sur Karol Beffa :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Karol_Beffa

http://www.youtube.com/watch?v=hUK5gyXQ5MI

http://www.youtube.com/watch?v=2dzMLRchKbc

http://www.youtube.com/watch?v=WF23uOdbfgk

http://sites.radiofrance.fr/francemusique/bio/fiche.php?numero=5160541

http://recherche.fnac.com/ia594415/Karol-Beffa

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